Complot Islamiste au Forum Social Européen
?
Après le fabuleux destin de Marie L, agressée
l’été dernier par une bande de sauvageons imaginaires,
la presse française, qui n’en est plus à une bavure
près (à quelques rares exceptions) revient à la
charge avec la fabuleuse épopée des "islamo-gauchistes"
du Forum de Londonistan. C’est Charlie Hebdo qui ouvre le bal
le 29 septembre avec ses prophéties sur une "avalanche de
débats organisés en partenariat avec des islamistes",
un colloque sur le mouvement islamiste et des participants fantoches.
Au final, point de déluge (nous y reviendrons), nul terroriste
et pas même un semblant de séminaire sur le future du mouvement
islamiste... Les oracles étaient sans doute extenués après
ces longs mois de campagne.
L’Humanité, jamais en reste, après
avoir bravement écarté la piste Al Qaradawi, se penche,
au cri d’un "trop, c’est trop"1, sur le cas Tariq
Ramadan, que basanés britanniques, religieux chrétiens
et autres dissidents altermondialistes auront eu l’outrecuidance
d’inviter, au plus grand mépris de nos bénédictins
« laicards ». Est-il besoin d’informer nos camarades
de gauche que leur intellectuel suisse préféré
a été unanimement plébiscité par la centaine
de délégués britanniques (syndicalistes et représentants
d’ONG inclus), réunis en août dernier pour choisir
les participants de plénières ? La chasse aux sorcières
menée à grande trompe par une myriade de pyromanes a fait
quelques dommages collatéraux...
Dans la série théorie du complot, le
stratège Claude Askolovish du Nouvel Observateur remporte le
trophée avec une aisance dont lui seul a le secret, laissant
loin derrière lui ses poursuivants. Dans sa tribune du 21 octobre2,
il décrit avec la minutie d’un jeune néophyte, l’idéologie
et les méthodes des trotskistes du Socialist Workers Party (SWP),
érigés en maître des lieux et accusés d’avoir
"plaidé pour une alliance avec le mouvement islamiste".
"Mouvement islamiste" quezaquo ? A la question de savoir comment
un militant lambda d’Attac, qui a reçu son petit manuel
des infiltrations islamistes3, est censé distinguer une militante
altermondialiste de confession musulmane d’une fondamentaliste,
point de réponse... Notre théoricien en herbe préfère
se livrer à des attaques en règle sur une "trotskiste"
au "hijab de charme" et des spécimens en "keffieh-baskets".
Sa révolte de bien-pensant trouve prétexte parfait dans
le séminaire "de tous les scandales", mijoté
à point pour un public alerte.
Il était une fois un séminaire
: « Hijab et le droit des femmes de choisir »
Les quelques 20 000 délégués qui
se sont rendus au troisième Forum Social Européen, avaient
pour chacune des di plages horaires que comptait l’événement,
le choix parmi un éventail de 3 à 4 plénières,
15 à 19 séminaires et des dizaines d’ateliers et
d’évènements culturels, sans compter les nombreuses
manifestations en marge du Forum. Samedi en fin de matinée on
pouvait ainsi plancher sur l’impérialisme, les droits des
migrants, des réfugiés politiques, des demandeurs d’asile,
sur l’agriculture, l’eau, la démocratie participative,
l’AGCS, l’OMC, etc.
A 11 heures 13, notre altermondialiste muni de son petit guide, n’a
plus que quelques minutes pour faire son choix. Son cœur balance
entre une table ronde sur le monde arabe noyautée d’islamistes,
selon ses sources infaillibles, un séminaire sur le hijab dont
le thème est "en lui-même une provocation"4 et
une alléchante session sur « le droit des femmes et le
fondamentalisme » qui étrangement ne figure pas dans le
manuel. Finalement, notre petit bonhomme se range à la raison
et s’engouffre dans une salle spacieuse ou l’attendent Salma
« Yaqoob et ses pareilles »5 : les protagonistes sont en
scène, le spectacle peut commencer !
Points de vue du spectateur...
« Ce qui m’a le plus frappée c’est
qu’une discussion de cette nature puisse déchaîner
autant de réactions passionnelles dans un endroit où on
entend sans arrêt parler de liberté d’expression,
de liberté individuelle, de liberté ceci, liberté
cela... alors qu’il semble tellement évident que toute
femme ou adolescente devrait pouvoir se vêtir comme elle l’entend.
Il y avait derrière moi un groupe de françaises qui n’a
pas cessé de chahuter les oratrices et d’autres personnes
encore qui interrompaient les différents intervenants de la salle
en manifestant bruyamment leur désapprobation sans qu’on
comprenne très bien pourquoi", dixit Nabila Siddiqui, présidente
de l’organisation anti-raciste NMP (Newham Monitoring Project).
"Débat non contradictoire", "propos
caricaturaux" et "accusations de racisme" sont les principales
critiques soulevées par un groupe de participants qui comme Françoise
Dumont, du bureau de la Fédération Syndicale Unitaire
(FSU), ont trouvé injuste que "la France soit présentée
comme un pays raciste et islamophobe".
Bernard Dreano, président du CEDETIM regrette
lui aussi le relatif unilatéralisme de la tribune et les accusations
de racisme "faites de manière aussi générale
que schématique. Un schématisme qui n’a d’égal,
nuance-t-il, que le schématisme inverse qui est régulièrement
développé dans les attaques contre, par exemple en France,
le Collectif une école pour toutes et tous... ". "Nombre
de militants français venus à Londres", écrit-il,
"semblaient ignorer que, dans leur très grande majorité,
les organisations de la gauche britannique, comme d’ailleurs d’une
bonne partie de la gauche en Europe et dans le monde, considèrent
la loi française comme discriminatoire [...] et donc que, pour
la très grande majorité des militants britanniques présents,
ce séminaire avait naturellement une fonction de dénonciation.
Les interventions véhémentes, et souvent incompréhensibles
compte tenu du vocabulaire utilisé, des militants français
qui semblait défendre la laïcité comme une foi religieuse,
n’ont en rien permis de clarifier la discussion ou de faire comprendre
à la grande majorité de la salle le problème posé
par le relatif monolithisme de la tribune"
... et dynamiques politiques
Les réactions offusquées (et pour le
moins démesurées au regard des problèmes fondamentaux
qui ont caractérisé toute la préparation du FSE
de Londres) de plusieurs délégués et organisations
françaises entrent en résonance parfaite avec les clichés
véhiculés par une partie de la gauche britannique tout
au long du processus de construction du Forum Social. Tribunes unilatérales
et propos caricaturaux (par exemple sur les femmes voilées),
ne sont-ils pas depuis toujours légions dans ces grandes foires
que sont les Forums Sociaux ?
La Mairie de Londres, à travers la coalition anti-raciste NAAR
(National Assembly Against Racism) et le SWP, par l’intermédiaire
de la Stop the War Coalition, deux des principaux protagonistes du séminaire
sur le hijab, ne pouvaient probablement pas rêver meilleur scénario.
L’émergence aussi soudaine qu’impressionnante, à
travers la dynamique du mouvement anti-guerre, d’une jeune génération
de militants musulmans très actifs sur la scène politique
anglaise a aiguisé les appétits électoraux de la
gauche et extrême gauche traditionnelle britannique, et en première
ligne ceux du SWP et de francs tireurs travaillistes opposés
à la guerre tel que Ken Livingstone. En instrumentalisant une
problématique (le port du foulard) qu’ils avaient préalablement
essayé d’imposer comme thématique de plénière
et qui, comme le soulignait Bernard Dreano, fait presque consensus au
sein de la gauche britannique, ces deux forces politiques pourront continuer
à se targuer d’être à l’avant-garde
en Europe du combat contre l’islamophobie et des questions liées
à l’Islam ; ils occupent se faisant un terrain laissé
à leur entière disposition par d’autres... Une situation
d’autant plus ironique que la participation d’organisations
et/ou de militant(e)s musulman(e)s dans le processus de construction
du FSE de Londres a été bien moins effective qu’elle
ne l’avait été pendant le FSE de Paris, avec par
exemple la contribution d’une organisation telle que le CMF (Collectif
des Musulmans de France).
Notes :
Naïma Bouteldja