1. La carte du monde, appropriation du territoire.
La cartographie est une écriture et une représentation visuelle de l’espace, à travers des techniques de représentation propres à un contexte et à des relations de pouvoir qui lui sont propres. Elle la résultante d’unes sorte d’instinct humain qui nous pousse à créer des repères dans l’espace et à les agencer pour pouvoir le saisir. Il est probable que l'art de dessiner des cartes appartient à un des genres les plus anciens de l'art graphique, un art commun à toutes les nations primitives. Les croquis préhistoriques, trouvés un peu partout dans le monde, présentaient eux aussi des éléments cartographiques. Les Indiens de l'Amérique du Nord ont su représenter de larges territoires, avec de nombreux lacs et rivières, sur les os plats des animaux ou sur les écorces des arbres ou des peaux d'animaux. Les cartes éphémères des Touaregs faites avec des cailloux et avec du sable tracent des points et des flèches pour agencer un monde qui, autrement, est infini. Une carte n’est jamais le monde mais elle est le regard que l’homme a posé sur lui à un moment précis où des canons de représentation ont légitimé ce regard.
Les cartes médiévales sont construites comme des icônes complexes qui renvoient à des dimensions théologiques symbolisent des visions organisatrices de l’image du monde. Ces cartes comportent de nombreuses illustrations issues de l'imagination des cartographes. Par exemple, l’oecumen chrétien plat est représenté de façon très schématique par un cercle dont la surface est divisée en trois parties par la lettre T. Le montant du T représente la méditerranée et sépare l’Europe de l’Afrique, les deux moitiés de la traverse sont, l’une le Tanais (le Don) l’autre le Nil. Ils séparent l’Asie du reste du monde. Au point de jonction du T se situe Jérusalem le centre du monde. La synthèse réalisée par les savants du Moyen âge s’ordonne à partir de Jérusalem, lieu sacré. Le cartographe place des figures narratives (navires, animaux, personnages de toute sorte...). Les dessins ne sont pas des simples illustrations, ils décrivent les parcours.
A partir du XV siècle, les cartes se transforment profondément, la vision du monde s’en retrouve bouleversé. Il devient un concept, un artefact capable d’être cerné par des outils scientifiques ou techniques. L’image médiévale d’une terre plate s’efface dès les deux premières décennies du XVI siècle devant le nouveau concept du globe terrestre où des nouvelles terres apparaissent. Au fur et à mesure que ces découvertes deviennent plus familières, l’emploi de la grille cartésienne évolue à la recherche d’un principe qui puisse donner un ordre aux nouvelles terres.[organiser de manière ordonné ces terres nouvelles, ces nouveaux territoires]
Les figures et narrations visuelles commencent à disparaître de la surface des cartes pour intervenir comme illustration ou simple élément technique (la légende) ce qui rend la connaissance sensible et la connaissance scientifique de plus en plus éloignées l’une de l’autre.
A partir de l’époque moderne la carte élimine les figures picturales et les pratiques qui produisent l’approche de l’espace (quelles pratiques, pas clair). Elle efface les itinéraires dans une scène totalisante tandis que les cartes médiévales décrivaient des actions et des opérations, comme un carnet de route où on pouvait lire les multiples trajets qui l’avaient engendrés.
La cartographie moderne apparaît avec le triomphe de la pensée positiviste, la revendication d’objectivité et d’universalité dans le domaine de la construction de représentation. Elle devient un discours officiel de la description des territoires. Son système de représentation repose sur l’indépendance de celui qui décrit sur l’objet-sujet observé. Une espèce de voyageur absolu doué d’ubiquité, il ne se situe pas dans un point précis sinon dans tous les endroits possibles. Elle met en place des éléments de représentation propres à une pensée qui aspire à totaliser le monde et à y contenir tout son savoir. Dans cette lignéé se situent le réductionnisme (découpage du complexe en éléments simples), la causalité (existence nécessaire de relations entre le phénomènes) et l’exhaustivité (certitude de ne rien omettre). Ainsi un monde qui était auparavant justifié par des paramètres théologiques en vient à être défini dans des termes abstraits et par une technique omnipuissante. L’univers cartographique traduit à nouveau une prise de pouvoir visuelle et politique sur le monde. Il offre à travers une grille idéologiquement orientée la description de l’ensemble des territoires, avec leurs particularités morphologiques, leurs ressources spécifiques, et toutes les possibles relations entre les éléments du monde physique.
Aujourd’hui il n’y a pas un point sur terre qui ne soit pas localisé sur une carte, ni de dynamiques sociopolitiques qui ne soient pas susceptibles d’être transcrites dans un langage cartographique. Les dispositifs d’observation et de communication exhibent leurs pouvoirs sur la plupart des emplacements géographiques du monde et, en même temps, cet œil absolu a la possibilité de se déplier et de se multiplier en plusieurs systèmes d’observation. Des satellites et des cameras captent et diffusent sur une multiplicités d’échelles et dimensions un seul et même lieu. Le GPS est par exemple l’articulation de deux modèles cartographiques opposés. Celui de l’oeil panoptique qui contrôle une ville et celui de l’enregistrement des déplacements individuels.
Les points cardinaux synthétisés par l'histoire sont en phase de mutation et les individus sont confrontés à des situations qui exigent des capacités de synthèse qui parfois les dépassent. Les rapports à l’espace et les dynamiques de production-création des identités se transforment. Les territoires à l’intérieur desquels les individus créaient traditionnellement leurs notions d’appartenance se modifient.
L’homme contemporain est confronté au renouvellement de la complexité territoriale et celle des représentations (politiques, symboliques et techniques) associés à ce territoire. Le système de représentation absolu et unique est remis en question puisque les repères géographiques ne se placent plus et seulement sous un axe unique (théologique ou scientifique) mais correspondent aussi à d’autres dynamiques et d’autres pouvoirs en place. D’autres narrations visuelles, locales et subjectives, se construisent à partir et avec des discours généraux ou absolus qui constituent nos sociétés.
Aujourd’hui on a accès à un vaste éventail de cartes et plans de villes. Des cartes officielles guidées par une organisation urbaine, et des cartes qui mettent en relief des emplacements et itinéraires guidés par d’autres intérêts. On peut trouver des cartes agencées selon certains parcours commerciaux, touristiques ou thématiques, comme par exemple le plan d’une ville où sont placées les points d’une chaîne de magasins ou des restaurants ; le plan de la ville des spectacles ou les loisirs, ou la carte d’un parcours touristique spécifique qui fait ressortir une autre période historique. Ces nouveaux plans proposent une ville à découvrir selon des dynamiques plus larges qui organisent les territoires, comme la consommation, la mobilité, etc. Cette multiplication des cartes indique aussi une prise de pouvoir d’autres acteurs sur un même territoire, ce qui était auparavant l’exclusivité de l’état ou des institutions cartographiques et militaires est aujourd’hui susceptible d’être agencé selon d’autres discours. On pourrait interpréter cette abondance comme une transformation de la cartographie officielle où ce qui est mis en question est la possibilité de donner du sens à la lisibilité d’un territoire.
2. Le pouvoir de la carte artistique
Entre un regard esthétique et une emprise politique, l’art contemporain récupère la possibilité de construire des nouvelles cartographies qui répondent à la complexité du monde. Il délimite un territoire dans lequel les frontières et les enjeux sont en constant changement.
L’artiste réinvente des géographies dans une démarche qui interprète les cartes et crée des métaphores. La carte peut décrire ou évoquer à travers une image ou une idée un lieu dans un moment précis. La carte est un outil incontournable pour de nombreux artistes. Plans, études sociales, cartes peintes, cartes postales, photos et films, images satellitaires, schémas et diagrammes sont entre autres des supports utilisés par des artistes. Soit à travers la reconstruction des cartes déjà existantes ou par la création des nouveaux outils, ils confrontent les lieux et leurs images pour les recréer.
Les différentes formes de l’habitat, les échanges économiques et formations politiques que délimitent les territoires aujourd’hui sont interprétés dans une perspective à la fois poétique et critique. La carte artistique contient aussi les réseaux qui constituent les déplacements individuels et collectifs, à différentes échelles. Cette pratique prend en compte le temps comme variable de l’espace cartographique. « Un tel déplacement des enjeux de l’espace au temps implique l’ouverture de la perception aux choses qui arrivent, aux événements et aux interventions ». Un parcours peut être tracé sur l’image d’une carte officielle ainsi qu’un moment de vie, ou une image prise à un certain moment de ce parcours. La carte devient donc un espace ouvert où l’on peut reproduire des trajets individuels. Le modèle cartographique se multiplie grâce aux déplacements individuels et collectifs possibles.
L’artiste Richard Long, exprimait souvent que s’il n’avait pas été artiste il aurait été cartographe. Son désir n’est pas loin du souhait des nombreux artistes. A partir des années 60 et jusqu’à maintenant, ils trouvent dans le travail cartographique un modèle idéal, pour des démarches et pratiques artistiques développées dans cette époque, tels le langage, l’extériorisation de l’œuvre, la participation du public et la validation de l’expression de « l’homme commun » où il peut y avoir toujours un artiste.
Mais pourquoi les artistes produisent des nouveaux outils topographiques ? Si les plans et les cartes officielles sont seulement une référence et les représentations communes ne correspondent plus à l’expérience vécue; la carte devient ainsi une appropriation sur un monde physique qui n’est plus cernable avec des catégories géographiques traditionnelles. La carte géographique est un dispositif qui permet à l’artiste d’expliquer sa place au monde et la décrire, sans échapper à des questions économiques, politiques ou sociales. L’interprétation et la déconstruction d’un lieu deviennent des revendications de l’artiste.
Ces revendications sont aussi un appel à des géographies personnelles autres que celle de l’artiste ou du géographe. En acceptant la complexité du territoire dont l’art veut donner un témoignage ou une autre interprétation, il accepte aussi l’existence d’autres perceptions qui font partie de cette multiplicité. En légitimant ses propres cartographies comme des dimensions du territoire, l’artiste légitime aussi les cartes, plans, parcours et repères d’autres individus. Des revendications qui ouvrent aussi la possibilité à l’expression d’autres traces subjectives contenues dans un même espace vécu. Les formes sociales ou culturelles sont structurées sur un même support comme dans un banc de montage où se construisent des autres scénarios. Des récits où les parcours et perceptions de chaque individu peuvent avoir une plateforme d’expression.
2.1 La ville comme expérience
Cité de d’action collective, la ville est l’endroit ou cette idée de multiples écritures et des géographies personnelles prend un sens politique. La ville a été le scénario des recherches géographique des artistes. Ils abordent les complexités des lieux en déconstruisant les cartes. Les dimensions possibles à l’intérieur d’un espace urbain sont questionnées avec des outils plastiques. Les dispositifs urbains et architectoniques ne suffissent pas pour décrire la nouvelle forme de la ville. Ils sont un niveau, une couche de ce territoire. Des organisations spatiales traditionnelles se confondent avec de nouveaux lieux. La ville se décrit aussi en termes en dynamiques socio- économiques des groupes ou d’individus. Des modèles économiques transforment ces territoires historiquement constitués sur des échanges et stratégies au niveau local. Dans le contexte de la ville contemporaine, unifiée à une seule échelle avec des nouvelles dimensions sociales et personnelles, l’apparition des nouveaux repères dans l’espace et dans le temps est un des points essentiels des acteurs politiques et artistiques.
La cartographie urbaine a répondu à certaines époques à un idéal de la ville ou au pouvoir de la représenter. Les premiers plans de Paris étaient indissociables du pouvoir royal, ou les atlas urbains de XIX siècle montraient des couches du sous sol ou d’emplacements des industries et des ressources. Pendant la période de la renaissance les villes maritimes avaient une importance capitale. Les villes latino-américaines sont construites sous le « damier» que trace les rues dans des grilles orthogonales.
Aujourd’hui il est question de retrouver dans les cartes de villes l’équivalent avec une réalité urbaine. Des modèles urbanistiques qui représentaient la ville comme une unité organique ou la ville comme totalité fonctionnelle sont mis en question. Comment représenter la ville contemporaine si elle ne correspond plus à une seule description en termes d’espace architectonique ou lignes de composition urbaine. Les flux des populations configurent à nouveau les cartes des villes constituées maintenant avec des autres composants. La ville est une structure physique mais sa réalité humaine la construit.
Grâce à mobilité actuelle de la population (tourisme, flux de migration, échanges économiques, etc.), l’individu crée ses propres réseaux des villes individuelles selon son cheminement personnel. Des modes de réappropriation individuel tissent l’espace à partir d’expériences singulières. De son coté, l’artiste contemporain qui participe de cette mobilité, est obligé de relativiser ces changements mais aussi de lire de repères locaux et les transposer dans des formats plus universels de caractère plastique.
L’idée que la ville est constituée de cette multiplicité valide aussi la multiplicité des possibilités esthétiques. L’espace comme expérience a toujours existé toujours mais maintenant elle est aussi une revendication subjective. Elle témoigne de la possibilité de représenter le monde à travers nos perceptions. Il y a autant d’espaces que d’expériences possibles ainsi que de parcours et cartes à tracer. En acceptant que la ville est aussi la durée et des perceptions instantanées, on accepte le temps comme dimension de cet espace parcouru. La représentation de vécu et de l’expérience dans un moment précis renvoie à une approche plus individuelle de la ville.
Des nouveaux rapports à l’espace témoignent d’une redéfinition de la ville comment lieu d’action au centre d’un processus créatif. La ville est décrite aussi en termes d’une anthropologie nouvelle. Les frontières se représentent aussi dans le temps subjectif de chaque citoyen. Les pratiques urbaines ou la façon de vivre un espace physique urbain, à travers leurs représentations sont des appropriations de cet espace. Un dispositif cartographique proposé à des enfants des plusieurs villes est un soi témoignage d’une nouvelle forme de la ville, où sont pris en compte les représentations des individus. Les particularités de chaque ville peuvent, à travers l’imaginaire de l’enfant, évoquer un vécu particulier. Une ville - sujet qui aborde des systèmes de construction symbolique, fruit des agencements itinéraires individuels.
Dans une approche des territoires à partir de l’expérience de l’individu observant, la cartographie commence à avoir un important changement de perspective. La création des cartes mentales devient ainsi une nouvelle voie pour la représentation de l’espace à partir de chaque individu.
3. Des géographies personnelles
Les cartes nous intriguent, elles sont un véhicule pour notre imagination. Nous regardons les cartes et nous avons une idée pour parcourir un endroit. Pour les cartes traditionnelles nous connaissons bien les codes visuels, historiquement établis, mais pour les cartes de nos propres univers, de nos propres trajets ou nos territoires nous sommes obligés d’avoir recours à notre dialecte (verbal et visuel) ; ce qu’on doit montrer et comment le montrer, un exercice de représentation.
L’individu acquiert, codifie et garde des informations sur son entourage, des données susceptibles de fixer des repères. Il réélabore sa place à partir de contexte quotidien. Cette image est nommé par les sciences sociales, comme carte mentale : un processus de perception et cognition. J’emprunterai ce terme pour citer les géographies personnelles autour desquelles il est construit cette proposition des ateliers cartographiques, bien que celle-ci ne soit pas une démarche de sciences sociales. Cette carte mentale contient des mécanismes cognitifs nécessaires pour le développement des habilités qui permettent de reconnaître le contexte. Tous les individus peuvent élaborer une représentation de l’espace dont ils vivent ou qu’ils parcourent.
Si la carte est bien un instrument de « pouvoir » elle est aussi à la frontière d’un savoir et de l’art, c’est justement dans cette frontière qu’on emprunte le concept de la carte mentale, entre une revendication sociologique et une démarche artistique. Les cartes artistiques aussi que les cartes mentales émergent de la même possibilité de faire appel à des représentations personnelles et subjectives. Dans un cadre sociologique sont issues des groupes et des individus qui correspondent à un objet d’étude, des donnés d’une recherche plus ample sur un territoire. Dans un cadre artistique l’objet d’étude est le monde à travers une perception individuelle.
A travers les ateliers on fait appel à des cartes de villes dont seulement peut rendre compte un individu. Il ne peut pas avoir deux parcours identiques, on ne parcourt pas le monde de la même façon ni regardons les mêmes choses. Si parfois nous établissons les mêmes repères spatiaux, ils se transforment par des traces propres.
Pour faire émerger un nouvel imaginaire du territoire, les ateliers cartographiques appellent l’expérience de l’enfant, son regard et sa perception. Ce choix esthétique est justifié par la force expressive que contiennent les dessins des enfants d’un certain age. Les enfants entre 8 à 12 ans ont une forte possibilité d’échanger des valeurs symboliques avec une représentation abstraite de l’espace. Le regard de l’enfant est une revendication d’une représentation expressive et légère de la ville comme une expérience esthétique de l’espace.
Il est l’objectif principal de faire participer à la création des cartes mentales et mettre en relief sa dimension esthétique. Pour tel raison il est important de rester dans les points que une carte artistique évoque. A travers un acte créateur, il se situe dans une grande ville qu’à partir de maintenant devient aussi la sienne. L’échelle de la ville est transcrite dans des termes plastiques que l’enfant est capable de construire. Au contraire de ce que j’attendais, la ville que les enfants regardaient du haut était pour eux plus petite qu’ils l’imaginaient avant la sortie ou la réalisation des cartes. L’idée d’une ville immesurable est transformée par une ville où l’enfant peut tracer ces limites. Cet acte plastique, bien qu’il soit très simple, rend à l’enfant le droit de s’approprier de la ville de laquelle il est souvent écarté.