Nous allons tenter dans cet article de fréquenter quelques lieux communs
et autres préjugés concernant la pratique cartographique pour et
par la dissidence. Dés-orientations est un « remake » de
sujets amplement parcourus en tous les sens. Depuis les flâneries opérées
par le marcheur et le hobbo, le nomadisme du réfugié et de l’immigrant,
l’exode et la désertion de l’enfant, le refus et le registre
de l’habitant jusqu’à la peur et le désir générés
depuis les « machines » elles-mêmes. En ces domaines
qui vont de l’intime jusqu'aux rêves, chaque action et chaque acteur
peuvent être échangés car chacun d'eux entretient des rapports
spécifiques avec le système productif néolibéral,
ainsi qu’avec les grammaires culturelles dominantes qui en dérivent.
La question étant alors de savoir où et comment sont générés
les marges de manœuvre pour l’activation des dissidences?<
/>
Afin d'élucider ces questions nous associons deux présupposés à cette
recherche:
> La pratique cartographique ne peut être objective et aucune cartographie
en résultant peut se vanter d’être le reflet d’une réalité empirique
lisse et neutre. Sa pratique tout comme son résultat se passent depuis
longtemps des « vertus » supposées à l’objectivité.
Néanmoins les appropriations diverses que suscitent les pratiques cartographiques
nécessitent de construire constamment des outils et indicateurs afin d’interpréter
leurs sens, significations et codes. Leur développement s’opère
dans des allers retours incessants entre cryptage et décryptage.
C’est ce que nous entendons partiellement par dés-orientations,
la construction de balises de secours pour pouvoir tirer le meilleur parti des
pratiques de dérive tout en arrivant à orienter nos réflexions
et praxis dissidentes.
> Cette recherche est orientée par la croyance qu’il existe un
enjeu dans l’expérimentation singulière et subjective des
mémoires … Mémoires comprises comme des fragments d’imaginaires
dont on espère que via certains agencements elles deviennent multiples,
collectives, vivantes, capables de participer à l’activation des
résistances et des luttes.
Nous mélangerons au cours de cette réflexion divers concepts, définitions
et autres idées folles afin de mieux comprendre comment les mémoires
et les pratiques de dés-orientations (labyrinthe vs dérive) participent
de nos possibilités à exercer notre droit à la ville, à la
vie, à l’autonomie, à la non conformité, à la
prise de parole citoyenne.
ef, à tout ces « petits riens » qui
rendent possible une certaine alchimie entre nos éthiques et nos pratiques
de la vie quotidienne.
>> Orientation -->
> L’orientation peut être comprise comme ce
sixième « sens » associé
traditionnellement à la
gent masculine. Les raisons que l’on suppose à leur
« correcte » orientation
nous parlent d’un esprit « plus
cartésien »,
d’une « dextérité
innée » à manier
des représentations visuelles panoramiques
surélevées ou
encore, d’une capacité à développer plus
aisément
des représentations de nature photographique du monde
environnant. L’orientation
comme « don » du masculin serait en lien avec
l’œil
mécanique.
Pour notre part, nous préférons définir ces divers arguments
comme des rumeurs populaires afin de déstabiliser « l’ennemie ».
Les relations et représentations associées aux notions d’orientation
et désorientations ne peuvent se passer d’une lecture de genre.
Ce n’est pas anecdotique, malheureusement nous manquons d’éléments
pour pouvoir nous y plonger véritablement. Nous ne faisons qu’introduire
cette question en partant de l’écoute de nos « intuitions » (encore
une autre attitude typiquement féminine ;-). Combien de mes amies
sont-elles convaincues de ne pas avoir le sens de l’orientation alors que
leurs frères, amis, maris en ont hérités soi disant de trop ?
Peut être que le premier rapport à l’idée d’orientation,
son expérimentation au quotidien, le début des soucis en quelque
sorte, se joue à partir de ces éléments: Sais-tu retrouver
ton chemin ? Te souviendras-tu ? Et qui est plus est : Sais-tu
construire ton propre chemin, ton tracé pour arriver du point A au point B?
Ecobox – Photo de Lisa Gautrand
Mes amies ont l’habitude de se perdre même en des lieux familiers,
leurs longues promenades à la recherche de leurs chemins les ont introduites à la
dérive. A partir de là le retour à la banalité n’est
plus permis car on y prend goût. Je réalise tout doucement que
mes amies en jouant le jeu de la désorientation active affirment leur
dissidence. Elles sont des exploratrices et elles n’ont pas peur des
labyrinthes dynamiques. Ces derniers se montrent facile d’accès,
gratuits, à portée de n’importe quelle imagination inquiète
et angoissée… Existe-t-il un meilleur entraînement pour
contrer le pancapitalisme? Cette fusion du panopticon avec le capitalisme,
cette machine hy
ide monstrueuse. Car si la désorientation est une
violence faite par le biopouvoir au corps biopolitique qui rassemble l’ensemble
des luttes et résistances, elle est aussi la faille et la marge de manœuvre,
la ligne de fuite pouvant nous doter d’arguments créatifs à l’heure
de construire nos systèmes productifs alternatifs. La désorientation
constitue le réservoir d’inspirations et de filiations qui alimentent
nos imaginaires radicaux, ces derniers se trouvent quant à eux constamment
opposés à leur codification et instrumentalisation par le pouvoir
diffus.
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La pratique voulue de la désorientation est aussi un choix personnel
tactique afin d’apprendre à soupeser toutes les trajectoires possibles.
Tous les chemins afin de se perdre dans les grandes quantités d’informations
que nous produisons et qui nous entourent. Informations bien plus nom
euses
que les poussières suspendues dans l’atmosphère, de quoi
faire tourner la tête…[--];
Ainsi si le développement de nos parcours intimes, professionnels, activistes
reposent sur notre bon accés, maniement, déconstruction, des
informations en suspens, alors l’enjeu d’une dés-orientation
librement choisie et contrôlée devient plus que prégnant.
Se pose alors la question de comment s’agencent les mémoires
de ces parcours, de ces processus de traitement de l’information concernant
les trajectoires intimes et collectives que nous avons parcourues en un certain
sens, pendant un certain temps. Ne dit-on pas aussi que celle qui est désorientée,
qui se perd, qui ne « retrouve » pas son chemin (comment
ne peut-il y en avoir qu’un ?!) n’a pas de mémoires.
Parce qu’elle ne se rappelle pas des éléments jonchant
le tracé, elle continue à marcher en cercle. Pour notre part,
la dés-orientations n’est pas liée à un manque de
mémoires sinon à un trop plein de celles-ci, trop plein d’informations
en suspens qui re-dessinent à chaque enjambée la multitude d’expériences
qui sont passées, passent et passeront par là. L’enjeu
de notre dés-orientation consiste alors à savoir trier, garder,
mais aussi à ignorer les éléments de ce mille feuilles.
La perturbation ne devra plus être symbolisée par la page blanche
de l’amnésique sinon par le relief d’une encyclopédie
dont on se sait pas toujours si elle concerne le savoir dépassé,
ou alors des éléments informationnels récupérables
au profit de nos dissidences et de nos autonomies.
La dés-orientation en ce sens peut souffrir d’un trop plein de
mémoires, tout comme elle doit s’en nourrir afin de se libérer.
Affiche des Black Panthers1970
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> Mémoires vivantes, collectives, historiques > < Imaginaire culturel activiste
Il nous faut préciser ce que nous entendons par mémoires dans
le cadre de la transformation sociale et la dissidence. Pour ce faire, nous
identifions la partie émergente de l’iceberg des luttes et résistances
en nous focalisant sur ses aspects les plus visibles sous la forme d’actions
collectives et/ou de mobilisations sociales et politiques. Chacune d'elles
se constituent sous la forme d'un événement et possèdent
un aspect bicéphale:
> un noyau dur composé par des actions collectives et individuelles
menées par des êtres humains, de chair et de sang, sujets à une
limite de durée de leur existence + > une mem
ane communicationnelle
composée par les effets et retombées des traces concernant l’expression
de leurs idées, idéaux, sentiments.
L’événement correspond alors à une portion spatio-temporelle
qui peut être décrite de diverses manières :
>> Empiriquement et factuellement: Quand, Où, Pourquoi, Comment
et Qui ?.
>> De façon conceptuelle, et représentée à travers
un travail d'identification, analyse et interprétation des informations
et données générées (avant, pendant et après
l’événement).
>> Subjectivement et émotionnellement en identifiant les narrations
personnelles et intimes que développent les individus au cours de leur
participation à l’événement (narrations, structures
narratives, storytelling).
Nous voudrions récupérer brièvement les différences
que Maurice Halwbachs établit entre la « mémoire collective » et
la « mémoire historique »: « La mémoire
collective se distingue de l’histoire au moins sous deux rapports. C’est
un courant de pensée continu, d’une continuité qui n’a
rien d’artificiel, puisqu’elle ne retient du passé que ce
qui est encore vivant dans la conscience du groupe qui l’entretient.
Par définition elle ne dépasse pas les limites de ce groupe.
Lorsqu’une période cesse d’intéresser la période
qui suit, ce n’est pas un même groupe qui oublie une partie de
son passé : il y a en réalité deux groupes qui se succèdent
[…] l’histoire qui se place hors des groupes et au dessus d’eux,
n’hésite pas à introduire dans le courant des faits des
divisions simples, et dont la place est fixée une fois pour toute. Elle
n’obéit qu’à un besoin didactique de schématisation1».
La mémoire collective peut être définie comme l’ensemble
des résultats (in)tangibles générés par la production,
et la circulation, d'informations et connaissances liées à la
transformation sociale. En ce sens, la mémoire collective est aussi
composée par la multitude des appropriations qui sont faites de ces
cycles de production, systématisation et diffusion de données.
Les dynamiques de registre et de systématisation des traces de cette
mémoire comportent trois temps essentiels:
>> Des processus de recueil de données (registres, traces, liens),
>> de systématisation à travers des architectures d'informations
(catégorisation, ordonnancement, triage, sélection, organisation,
bases de données) ,
>> et de rendu (donc interprétation, mise en forme, visualisation,
diffusion) sous forme d'informations, et de connaissances;
La mémoire vivante nourrit quant à elle ces cycles de production de communication sociale, et elle s’intègre dans la mémoire collective. Elle est la mémoire contemporaine des MMSS car elle est pilotée par les acteurs qui font l’événement et le mouvement social. Elle fait donc explicitement référence aux traces générées par les acteurs des mouvements sociaux de leur vivant. De plus elle anticipe l'événement, puisqu'elle démarre au moment même où l'idée, la proposition ou l'appel à mobilisation est mise en circulation.
Reste le concept d’imaginaire culturel activiste. Ce dernier joint et
lie les diverses textures de mémoires entre elles. Il s’agit d’une
mem
ane composée par le maillage des réseaux de conversations
et des espaces communicationnels.ਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵ ਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵਵ
Les traces et registres qui durent et perdurent au-delà des rythmes
biologiques des acteurs, et des mouvements sociaux, et qui sont gravés
sur des supports informationnels divers et variés, composent les imaginaires
culturels activistes.ਠ।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।।। ਵਵ
L’une de leurs caractéristiques constitutives est qu’ils
se trouvent en circulation quasi constante, sauf lorsqu'ils ont été soumis à un
strict control, et censure de la part d’institutions autoritaires, dictatoriales
et criminelles. Leur autre caractéristique est qu'ils sont générés
par des acteurs n’ayant pas forcément participés au noyau
dur du mouvement social. Il peut s’agir de n'importe quel contemporain
de ce mouvement, ou de personnes appartenant à des générations
postérieures, il peut aussi s'agir de personnes qui se sont chargées
d’analyser et interpréter la mémoire vivante et collective
des MMSS : intellectuels, détracteurs, journalistes, politiciens,
traducteurs, mais aussi vous et moi, et toutes celles qui croiseront dans leurs
parcours intimes une conversation, ou un support communicationnel, qui les
connectera à un imaginaire culturel activiste.
L’imaginaire culturel activiste peut donc être considéré comme
un réservoir (pool of data) hors du temps ; certaine fois il peut
sembler disparu mais il renaît à chaque fois que quelqu'un le
cherche, l’utilise, l’alimente et le diffuse. L’imaginaire
culturel activiste est un phénix qui connaît des moments de déclin,
de survie, d’expansion. Il se base sur le don et ne peut espérer
vivre que tant qu’il reflétera des dynamiques du potlatch :
donner-recevoir-rendre. Toujours en ce sens, ce sont les imaginaires culturels
activistes qui rendent possible la survivance des dynamiques sociales de transformation,
comme le disait déjà Allende avant d’être lâchement
assassiné « Los procesos sociales no se detienen »2.
Il faut néanmoins relativiser les différences entre « mémoire
vivante », « mémoire collective » et « imaginaires
culturels activistes ». Les trois notions correspondent à des
fragments qui se recoupent, et se chevauchent, dans le flux de l’histoire
des mouvements sociaux, et de leurs possibilités et capacité à communiquer
les luttes et résistances. Quels sont les liens que nous sous-entendons
entre ces textures variées des mémoires et les pratiques cartographiques ?
Une de nos hypothèses part de la croyance que l’activation des dissidences individuelles et collectives s’opère essentiellement grâce à des appropriations hétérogènes des « imaginaires culturels activistes », ainsi que grâce à des positionnements et participations variées des actrices dans les « réseaux de conversations ». Ces deux réservoirs d’inspirations nécessitent donc que chaque mobilisation puisse développer diverses mémoires la concernant. Un des enjeux des mobilisations réside dans l’existence d’inspirations passées et présentes avec lesquels interagir, soit dans un désir de filiation, soit dans un désir de rejet et de délégitimation.
Les actrices de la transformation sociale ont toujours du faire face aux difficultés pour communiquer le sens et les raisons portant leurs actions. Elles se trouvent à la recherche de méthodologies pour améliorer leur communicabilité. Elles sont alors poussées vers des pratiques expérimentales car c'est depuis l'expérimentation que l'on peut reconstituer, retrouver, composer avec le passé et ce qui est à venir… L'expérimentation comme prise de risque, comme dérive dans des sentiers inconnus permet donc de recréer. Il semble donc naturel que cela resurgisse sous forme d'événements, de production, de traces sur les corps et dans les esprits rêveurs. L'expérimentation rejoint la dés-orientations et la construction d'événements en adaptant parfaitement l'adage du « caractère destructeur » tel qu'il est pensé par Walter Benjamin. Pour tout cela les pratiques cartographiques nous intéresse particulièrement, car elles reflètent des évolutions significatives dans les procédés de production collective des mémoires des mobilisations.
>> Les motivations de la cartographe sont variées. Cartographier
dans l’intention de récupérer une vision panoramique de
l’étendue du désastre. La cartographie reconstruit un panorama
et celui ci fonctionne comme une figure optique d’évaluation de
sa propre localisation dans un domaine. Le panorama a toujours été un
enjeu pour les tactiques offensives et défensive belliciste, la vision
qui surplombe et permet d’em
asser les mouvements et les coordonnées
fixes du paysage urbain, géopolitique, virtuel. En ce sens, les cartographies
sont le fruit de degrés d’entropie et d’aléatoires
savamment composées, des coïncidences qui ressemblent à des
hasards choisis.
Extrait cartographie Estrecho développé par Hackitectura et Indymedia estrecho/2003
La pratique cartographique peut aussi permettre à un groupe de livrer une analyse, les résultats d'une expertise ou recherche activiste dans un domaine précis : l’étendue du pouvoir détenu par des multinationales, la contamination des cultures traditionnelles par OGMs, les dynamiques oligopolistiques dans les industries de la vie, les parcours empruntés par l’argent des impôts, ou encore de comment une ville se gentrifie cédant à la violence immobilière. Revenons brièvement sur quelques unes origines de la pratique cartographique pour et par la dissidence.
Chombart de Lauwe réalise en 1952 une étude sur « Paris et l’agglomération parisienne » dans laquelle il note « qu’un quartier urbain n’est pas déterminé seulement par les facteurs géographiques et économiques mais par la représentation que ses habitants et les habitants des autres quartiers en ont ». Aux yeux de ce chercheur les habitants vivent dans « un Paris, qui géographiquement, constitue un cadre dont le rayon est extrêmement petit3». Démonstration à l’appui, il dresse un plan de Paris où sont représentés les déplacements d’une étudiante au cours d’une année. Partageant le sentiment que la ville offre une infrastructure qui limite le citadin dans ses possibilités d’en jouir, les situationnistes élaborent une méthodologie pour se « désaliéner » du poids normatif étroit propre à ce que Debord définira plus tard comme « la société du spectacle ». Ils revendiquent le jeu et la création ludique de situations en milieu urbain. Leurs expériences se basent sur le concept de « psychogéographie », « l’étude des lois et des effets précis d’un milieu géographique aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif 4». Pour déceler ses effets précis et les ériger en tant que loi, certains groupes situationnistes pratiquent la « dérive ». Henry Lefebvre se demande quant à lui si la production de l'espace social « se définirait-il par la projection d'une idéologie dans un espace neutre ? Non. Les idéologies prescrivent la localisation de telle activité : tel lieu sera sacré, tel autre, non. Le temple, le palais, l'église, seront ici et non là. Les idéologies ne produisent pas l'espace ; elles y sont, elles en sont. Qui produit l'espace social ? Les forces productives et les rapports de production5”.
Nous pouvons prolonger cette question et rajouter : qui produit les analyses des formes prises par les rapports produisant ces espaces sociaux? Nous croyons que cette fonction est prise en main par une partie grandissante des luttes et résistances à l’œuvre. Leurs acteurs s’emparent des pratiques cartographiques afin de développer leurs outils de mesures et de compréhension des mondes environnants. C’est le renouveau de toute une génération de boussoles hautement performantes qui permettent aux dissidentes de naviguer dans les eaux a-territoriales et a-temporelles dessinées par le « nouvel esprit du capitalisme » ainsi que par le cyberpespace.
Les pratiques cartographiques, tout comme les actrices qui les développent et qui sont issues pour une bonne partie des « grass roots social movements », mouvements horyzontaux ou médiactivistes, se moquent des idéologies unilatérales, sans faille et lisses comme du mauvais papier à fumer. Elles partent au contraire de l’acceptation de l’entropie, des milles feuilles et de la quatrième dimension (et de toutes celles qui se trouvent à sa suite). Elles comprennent comment ceux ci se révèlent cruciaux pour les systèmes de production orthodoxes, néolibéraux et dominants. Les pratiques cartographiques depuis le bas, depuis l’acteur et le collectif en rupture, en dissidence, symbolisent des concrétisations de l’appel lancé par Fredric Jameson dans son livre concernant l'analyse de la « postmodernité comme logique culturelle du capitalisme avancée ». L’auteur nous interpelle sur les outils et les méthodologies auxquelles il faut recourir afin d’aboutir à « une nouvelle manière de se représenter (l’espace mondial du capital multinational), où l’on puisse essayer à nouveau d’esquisser notre positionnement comme sujet individuel et collectif et récupérer la capacité d’agir et de se battre dans un présent neutralisé par notre confusion spatiale et sociale 6». Cet appel ébauche la problématique liant la pratique cartographique qui cherche à « représenter sur un plan une réduction du réel » et d’aboutir par là même à pouvoir « esquisser notre positionnement comme sujet individuel et collectif ».
Les pratiques cartographiques englobent diverses familles d’actrices,
d’outils et de méthodologies. Nous pouvons opérer de nom
euses
différences tant au niveau de la nature des objectifs et motivations
associées à la pratique cartographique, la nature de leurs licences
de diffusion et d'exploitation, du type de support utilisé pour les
développer, de la nature de la pratique individuelle, ou collective,
plutôt artistique ou plutôt activiste, etc. Nous ne rentrerons
pas ici dans le détail de ces croisements. Nous ne ferons que différencier
ièvement trois natures possibles pour ces pratiques : les cartographies,
les plans et les visualisations. A noter que tout comme pour les mémoires,
ces distinctions s’estompent quelque peu lorsqu’elles font face
aux scintillements des vrais diamants.
Les visualisations constituent des manières de livrer des informations textuelles, littéraires, graphiques, numériques, à travers des formes et formats qui offrent divers processus d'appropriation de la part de ceux qui les reçoivent. En ce sens les visualisations permettent de structurer des données de manière à qu'elles se déclinent sous divers processus cognitifs d'appréhension qui ne reposent pas exclusivement sur l'écrit, le linéaire, le catalogue et autres annuaires. Il est plus difficile de différencier plans et cartographies qui résonnent en français plus bizarrement qu’en anglais ou catalan, maps and cartographies, mapes i cartografies…Nous optons donc à nouveau pour une définition d’eux très arbitraires.
Les plans/mapes permettent de présenter une grande quantité d'information
au travers d'un ensemble choisit d'axes thématiques qui permettent de
problématiser et de donner une orientation et relief particuliers à ces
ensembles de données. Ils sont généralement développés
par un individu ou un groupe qui veut cerner, pister un domaine concret qui
lui est « extérieur » ou plutôt un domaine
dont il se sent antagoniste. Domaine opposé auquel il peut être
lié, auquel il participe d’ailleurs sûrement, mais dont
la nature profonde réside dans la domination. Les plans sont alors,
par exemple, des supports tactiques à la communication des résultats
de recherche activiste ou des expertises issues de la société civile.
Ces plans tactiques (tactical maps) s'attellent à pister et délimiter “l'ennemi” en
tentant de synthétiser les divers acteurs ou organisations composant
un appareil considéré comme néfaste car répressif,
dominant ou belliciste. Il permet de cerner les frontières vagues prises
par le pouvoir diffus.

Death and taxes, Jesse Bachman, 2004
La cartographie quant à elle se définit par le fait qu’elle
est le résultat de processus intimes, développés au sein
de communautés ou collectifs qui s'exercent à situer un territoire/domaine
auquel elles sont attachées. La cartographie part alors de nos géopoétique
intimes. Elle est pratiquée par celle qui sait, celle qui expérimente
sensoriellement et tente de traduire à travers une machinerie proche
du morse, le rythmes de ses passions, refus, rejets, inquiétudes, angoisses,
attirances et amours. La cartographie est en cela libidineuse, elle est liée
aux tripes, une partie du corps beaucoup plus intellectuelle que ne pourrait
le laisser croire l’opinion générale.
La pratique cartographique est donc opérée depuis le bas, depuis
la subjectivité, depuis la singularité, depuis la femme seule,
depuis l’exclue, depuis la « folle », depuis la
chercheuse activiste en rogne, depuis le corps social du biopolitique qui se
rebelle et tente d’amorcer son passage de la résistance à la
lutte.
Si les tactiques de parasitage et de maillage peuvent se développer, et qu'elles représentent des possibilités d'expression et renforcement des mémoires et imaginaires culturels activistes nous pouvons mieux comprendre le rôle joue par nos des-orientations personnelles. Ces notions ont été particulièrement théorisées par l'Internationale situationniste comme nous avons pu le voir avec des méthodologies comme la dérive, ou encore grâce aux recherches menés par Constant sur l'Urbanisme Unitaire et le rôle des labyrinthes dynamiques dans ce type d'urbanisme. C'est ainsi que New Babylon est rêvé par Constant: « Dans chaque bloc, l’imagination des habitants dessine la ville en créant une multitude d’espaces aux ambiances propres. Tous les habitants sont libres d’y contribuer et d’apporter leur pierre à une œuvre éphémère. Les blocs sont en perpétuelle mutation. Le temps est une 4e dimension. La population est nomade et le déplacement entre les différents secteurs de la ville constitue une activité majeure de la vie babylonienne. Au cours de ces déplacements, ou aventures à la découverte de nouvelles sensations des liens sociaux se tissent. La spatialité devient sociale. La ville est un labyrinthe dynamique. La promenade et l’exploration ont pris le pas sur la ligne directe fleuron de l’espace utilitariste 1». le labyrinthe comme pratique voulue de nos des-orientations est un sujet constamment imaginé, compris comme méthodologie de construction de nos autonomies il nous fait mieux comprendre un film comme le "labyrinthe du faune" du réalisateur mexicain Guillermo del Toro... Les entrelacs du fascisme, de la répression et les diverses luttes et résistances qui s'articulent en leur contre passent par l'emprunt de labyrinthes composes par divers imaginaires et manières de se perdre, de catalyser des destructions créatives afin de ne pas sombrer.
La pratique cartographique refaçonne dans le domaine des espaces et des sociabilités locales et virtuelles, les présupposés théoriques de la désorientation comme dynamique de récupération de nos autonomies. Les milieux anthropologiques peuplés de subjectivités, avatars et cyborgs, obligent à orienter nos conditions de production et diffusion d'informations, mythes et mémoires. Nous effleurons ici de manière désordonnée des "intuitions" provenant d'une recherche qui tente de lier mémoires et des-orientations afin de ne pas céder a la peur de se perdre.