Prémisses :
_aujourd'hui la ville tend à disparaître pour laisser place à la
machine urbaine. La machine urbaine est une machine biopolitique de régulation
des flux
_tous les corps vivants acquièrent dans la machine urbaine le même
statut de ressource énergétique captée par la machine
_les architectures forment les modules de canalisation/distribution des flux
(voir aéroports)
_l'unique résistance qui est laissée au vivant face à la
machine urbaine c'est l'organisation systématique d'une déviation
des flux
_la déviation des flux est à envisager comme tentative de mise
en fuite du système. Cette mise en fuite n'a pas pour horizon la révolution
du système mais sa mutation vers un nouvel équilibre entre le
vivant et le machinique : où le vivant ne soit plus soumis au machinique,
où le devenir biomachinique du vivant ne soit pas mortification mais
amplification du vivant
_l'évolution vers un nouvel équilibre suppose une modification
profonde dans nos modes de perception et d'interaction avec l'environnement.
La transformation du vivant en pure ressource énergétique suppose
sa traduction, par la machine, en texte, en code, c'est-à-dire en virtualité pouvant
potentiellement se matérialiser dans toute forme possible (c'est le
corps de la génétique, la force de travail comme valeur d'échange
ou le désir spectralisé sur l'écran d'ordinateur...)
La résistance au biopouvoir engage donc une réappropriation par
les corps vivants du devenir actuel de leur propre corps, c'est-à-dire
une réappropriation de leur propre puissance d'être par l'actualisation
de cette puissance dans des milieux matériels. Cette réappropriation
est indissociable d'un investissement de signes et de l'invention de langages
nouveaux.
_dans notre pratique quotidienne de la ville, nous sommes sans cesse confrontés à une
multiplicité de signes, codes, marques, traces. La rationalisation de
l'espace urbain tend à effacer ceux qui de ces signes ne participent
pas de la fonction de la machine urbaine (ne laissant que les signes nécessaires
au fonctionnement de la machine, qu'ils soit routiers, publicitaires...), effacement
qui se voit du coup de plus en plus compensé par des manifestations
artistiques dans la ville, encouragées par les politiques.
_la multiplicité des signes n'en continu pas moins de proliférer, à travers
les accidents, rencontres ou marquages culturels qui travaillent nos urbanités
cosmopolites. Ces signes disséminés forment les fragments de
langages potentiels qu'il nous revient de réveiller, de réactiver,
de réanimer. Par la réactivation de ces signes, nous nous réapproprions
l'espace urbain : nous transformons ces signes en expressions d'une puissance
de transformation du réel.
_par l'activation de ces signes nous transformons la puissance du code en signes
de notre puissance.
Le problème posé par la cartographie c'est qu'elle reconduit
la traduction d'une réalité vivante en signes abstraits. En ce
sens elle forme un instrument privilégié du pouvoir biopolitique
(et de tout pouvoir en tant qu'il se définit par rapport à la
mise en oeuvre d'une stratégie).
Cependant, face à la traduction généralisée du
vivant en code (organisé par la biomachine), il n'est plus possible
de revenir en arrière, à un corps « propre », non
machinique. Au contraire, il s'agirait plutôt de tirer le processus ailleurs,
de le faire dévier de son objectif, en envisageant la représentation
cartographique comme la manifestation d'un signe de puissance, c'est-à-dire
comme l'agencement singulier d'un ensemble de signes réactivés
(signes d'une pratique). De ce point de vue le machinique n'est plus seulement
l'instrument d'un biopouvoir, il devient le vecteur d'une amplification de
la puissance d'être des corps vivants.
Je voudrais ci-dessous proposer une manière d'investir le travail cartographique
en termes de signe de puissance. Il s'agit d'une expérience à mener,
d'une méthodologie d'appropriation anarchitecturale de l'espace urbain,
dans laquelle la carte n'est que le moment d'un processus de réappropriation.
Durée de l'expérience : à déterminer en fonction de chaque groupe ou projet
Première étape : méthode
Réunir un groupe de personnes (entre 10 et 20 personnes).
Engager une discussion collective autour des types de signes qu'il va s'agir
de capter dans la ville. Plusieurs possibilités se présentent
: soit l'ensemble du groupe mène une recherche sur le même type
de signes avec des approches différentes, soit différentes personnes
choisissent différents types de signes : confrontation avec langues étrangères
(sous toutes ses formes, textuelles, parlées...), changements dans les
matériaux qui composent le sol (passage d'une vieille route dallée à un
route goudronnée...) ou encore il est possible de se fixer comme règle
de saisir tous les types de signes dont on ne connaît pas la signification,
ou les signes qui paraissent ambigus (auto-collants énigmatiques, marquages
urbains des infrastructures...).
Déterminer une zone géographique à parcourir sans définir
a priori les parcours. La délimitation de la zone n'est qu'une hypothèse
de départ. Si au cours du parcours la chaîne signifiante amène à sortir
de cette zone, il est important de se laisser guider par la situation et remettre
en question l'hypothèse (de délimitation géographique)
de départ. Un des principes de l'appropriation anarchitecturale de l'espace
urbain est que toute hypothèse théorique n'est là que
pour déclencher l'activation d'un potentiel contenu dans une situation,
ce potentiel résidant tout autant du côté des désirs
des individus que dans le milieu matériel dans lequel ils évoluent,
les désirs et le milieu matériel trouvant leur point de conjonction
dans les signes captés.
Une fois la zone géographique délimitée, chacun, individuellement
ou par petit groupe de deux ou trois, définit le mode de lecture par
lequel il va retranscrire l'expérience de son parcours et le médium
(ou outil de captation : appareil photo, caméra, minidisc, enregistreur
K7, crayon/papier...) par lequel il va développer ce mode de lecture
des signes :
_exemple : filmer une expérience à un endroit précis par
rapport à des règles d'interaction avec l'environnement (comme
se confronter aux voitures en traversant à pied et à plusieurs
reprises une voie rapide...), ou prendre des photos seulement aux moments où le
corps est arrêté par la composition architecturale des lieux (changera
s'il s'agit d'un vieux quartier plein de détour ou d'une ville nouvelle
aux grandes avenues dégagées), ou prendre le son des ondes magnétiques émises
par les dispositifs électroniques installés dans les espaces
publics, ou photographier les communications souterraines dans les villes (les
canaux, les sous-terrains, les caveaux...), prendre des notes de bribes de
paroles entendues à des points stratégiques du parcours...
En parallèle de ce travail de captation, inscrire sur une carte (la
même pour l'ensemble du groupe) le sens des déplacements, les
points de captation, les zones de potentialité... de manière à pouvoir
faire le lien entre la représentation cartographique de la ville et
la lecture de chacun.
Deuxième étape : parcours
Chacun, seul ou par groupe, entame son parcours de la machine urbaine. Il n'y
a pas nécessité d'avoir défini un parcours a priori.
Cela peut aider lorsqu'on a une connaissance de la ville, soit pour éviter
les parcours fréquentés quotidiennement, soit au contraire
pour les expérimenter sous un jour nouveau, cela peut aussi aider
lorsqu'on ne connaît pas du tout la ville, histoire de se raccrocher,
en s'en démarquant dans la pratique, de la lecture « officielle » du
territoire.
Le parcours dans la ville est une des étapes les plus déterminantes.
Cela ne revient pas au même de construire une carte à partir d'informations
collectées sur papier ou sur internet et de se confronter physiquement
avec la machine urbaine. Le parcours s'envisage comme une expérience
sensible de la machine urbaine, de ses milieux matériels. Le corps se
confronte à la machine sans être soumis à sa fonctionnalité.
Il se met à l'écoute du milieu matériel dans l'ensemble
de ses dimensions, il aiguise ses organes perceptifs afin de saisir la multiplicité des
relations en mouvement qui le traverse, il s'ouvre et se laisse emporter par
les mouvements de composition et décomposition de toutes ces trames
immatérielles, par les agencement éphémères qui
se forment entre des individus et leur environnement. Le corps cherche à capter
les bribes de matière en mouvement que la stratification urbaine ne
cesse de freiner et rigidifier.
Si le parcours n'est pas fait à pied, l'extension machinique utilisée
aura le même statut que l'appareil de captation, c'est-à-dire
celui d'un amplificateur de perception. A ce titre, il sera pris en compte
dans la construction cartographique au même titre qu'un signe.
Il est possible que les participants se donnent un point de rendez-vous pendant
leur parcours, pour commencer à échanger sur leur expérience
et confronter les approches (au cas où quelqu'un se rend compte qu'il
n'arrive pas à développer ce qu'il projetait, qu'il a pris une
mauvaise méthode, ou pour se combiner avec un autre dont la démarche
semble en fin de compte similaire ou complémentaire...). Même
s'il est fixé, ce rendez-vous doit rester facultatif et ne pas contraindre
les intervenants pendant leur parcours.
Le rendez-vous peut aussi permettre de recommencer le parcours sur une nouvelle
base si l'intervenant a le sentiment de n'avoir pas adopté la bonne
méthode. L'important est qu'il arrive à produire une lecture
de la ville qui lui permette de tracer une forme de chemin (abstrait ou concret),
de dégager une trame signifiante singulière.
Troisième étape : cartographie
Les marcheurs reviennent au point de départ. Ils discutent et présentent
aux autres leur parcours en s'appuyant sur leur mode de transcription spécifique
(son, photo, vidéo, texte...). Chacun expose sa démarche, comment
il a vécu son parcours, quelle chaîne signifiante lui est apparue,
quelles zones de potentialités il a identifié...
Une fois chaque parcours présenté, il y a tentative de constitution
d'une cartographie, d'une articulation des différents modes de lecture
mis en oeuvre sur chaque parcours. Cette cartographie va s'appuyer d'abord
sur l'élément de la carte, mettre en lien l'ensemble des parcours,
en tentant en parallèle de mettre en relation les différentes
lectures, comme de multiples chaînes signifiantes travaillant la ville
de l'intérieur.
Alors que l'usage stratégique de la cartographie se donne pour objectif
de réaliser la carte qu'il produit (le stratège cherche à transformer
le monde à son image, à l'image qu'il s'en fait), l'usage anarchitectural
de la cartographie consisterait à agencer des ensembles de signes et
modes d'expression de manière à générer des unités
polyvoques tout en construisant des modes de distanciation par rapport à réel.
La cartographie anarchitecturale engage à une réflexivité et à une
multi-perception du réel : celui-ci est vu comme à travers un
kaléidoscope, changeant de formes et de perspectives selon le point
de vue. Le travail cartographique anarchitectural pourrait de ce point de vue être
comparé au geste de tirer des cartes : créer une conjoncture
et les signes qui permettent d'interpréter cette conjoncture. Le travail
d'articulation des différents parcours devrait permettre de dégager
la spécificité des conjonctures en jeu afin de pouvoir par la
suite les traduire en langage pratique. A ce moment, la carte se transforme
en plan d'action, d'intervention dans l'espace urbain. Par plan d'action il
ne faut pas entendre plan à réaliser, mais mise en oeuvre de
processus opératoires qui vont permettre de réinvestir les signes
et d'activer le potentiel de mutation qui sommeille dans l'espace urbain. C'est
dans la connexion qui se crée entre les signes captés et l'activation
pratique de potentiels par la mise en mouvement de la matière du milieu
matériel urbain (l'amplification des configurations immatérielles)
que les signes deviennent signes de puissance.
Quatrième étape : anarchitectures
L'anarchitecture : c'est la configuration spatio-temporelle générée
par la mise en oeuvre d'un ensemble de tactiques et d'agents machiniques dans
un milieu matériel donné. C'est l'actualisation de la puissance
d'être de corps vivants par la mise en mouvement d'un milieu matériel.
Les marcheurs qui réinvestissent l'espace urbain se transforment en
anarchitectes. Le travail cartographique a permis de travailler les signes
captés dans la ville de manière à produire des chaînes
de signification, des narrations singulières et d'identifier des zones
de potentialité dans les milieux matériels explorés.
L'intervention anarchitecturale va s'inscrire dans ces zones de potentialité pour
développer un processus d'expérimentation. Les signes retravaillés
pour la cartographie vont être réintroduits dans le contexte,
intervenant sur le mode de l'hétérogénéité et
de l'amplification : en tant qu'hétérogénéités,
ces signes opèrent des décrochages dans le milieu matériel
(des décalages, des battements), en tant qu'amplificateurs, ils actualisent
un potentiel enfoui dans le milieu matériel. Comment s'opère
le réinvestissement des signes dans l'espace urbain ?
Les anarchitectes, par individu ou par groupe, reprennent une des narrations
(chaîne signifiante élaborée au cours de la cartographie),
la leur ou celle d'un autre. La cartographie est devenue une oeuvre ouverte
aux éléments réappropriables, comme c'est le cas dans
la définition d'une oeuvre libre (creative commons / art libre). Le
réinvestissement anarchitectural de l'espace urbain à partir
de la cartographie serait comme si chacun se mettait à reproduire sa
version du travail d'un autre, mais cette reproduction a pour condition une
nouvelle plongée dans les milieux matériels. Peu importe que
la chaîne signifiante ai été construite par soi ou par
quelqu'un d'autre, l'important est que chacune appartient maintenant à une
totalité (la cartographie) dans laquelle chacun va piocher.
Ce réinvestissement des chaînes signifiantes pourra s'opérer
via des extensions machiniques (radios, haut-parleurs, projecteur vidéo...),
ou sur un mode performatif (coller des photos, taguer les murs, dire des textes à voix
haute, chanter, danser...), ou plus simplement en refaisant le même parcours
avec des appareils ou moyens de lecture particuliers (en dessinant, avec un
capteur d'ondes magnétiques, avec un casque insonorisé, avec
des lunettes colorées...). Les réappropriations possibles sont
multiples :
_parcours sonore : un groupe muni de micros émetteurs radio et de radio
portatives se déploie dans la ville selon des configurations déterminées
par avance ou sur le terrain (élaboration de stratégies d'intervention)
: ces configurations construites par la dimension collective (répartition
sonore dans l'espace) jouent avec l'espace architectural, avec la présence
des passants ... Les radios diffusent les sons captés et retravaillés
pour la cartographie. Le son oscille entre ce qu'émettent les micro émetteurs
et les chaînes commerciales, matérialisant le conflit spectral
qui se joue sur les ondes...
_des fragments de dessins sont tagués ou des photos affichées à des
points clefs de la ville...
_un marcheur s'arrête en des points réguliers pour énoncer
des fragments de textes...
_etc.
Ce qui compte, c'est que les intervenants passent quasiment inaperçus,
créant des micros situations de crise, s'immiscant dans la machine urbaine
pour en dévier les flux. Ils changent le cours de la circulation, provoquent
des temps d'arrêt, introduisent des variations rythmiques dans les déplacements
urbains... De la rigidité fonctionnelle de la machine urbaine, se dégagent
des configurations de matière en mouvement, expressions matérielles
de signes de puissance, processus d'actualisation et d'interaction entre des
corps vivants.