Expertise citoyenne : deux cas français et quelques pistes

Thibault Le Texier

 

Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder et à réfléchir.

Michel Foucault, L'usage des plaisirs

Face au discours néolibéral dominant, la mouvance altermondialiste use d’un levier symbolique à la fois spectaculaire et technique. Spectaculaire dans ses formes d’actions (comme les contre-sommets, les manifestations internationales, les occupations, etc.), technique dans ses efforts de réflexion (ces dernières années ayant vu associations et mouvements sociaux développer une conséquente expertise sur la santé publique, le droit international, l'agriculture ou encore les écosystèmes).
Laissant de côté la médiatisation des succès altermondialistes qu’ont pu être Seattle et les Forums sociaux, nous nous attacherons ici à comprendre la construction d’une alternative cognitive aux dérives néolibérales de la mondialisation – et ce seulement en France, malheureusement – pour en tirer quelques pistes de recherche.

Vous avez dit expertise ?

Jusqu'au XVIe siècle, le terme d'« expert » n'a été qu'un adjectif signifiant « qui a acquis de l'expérience une certaine adresse ». Il signifiera ensuite un spécialiste du droit, puis par extension d'une discipline quelconque. Dans son sens actuel, l'expertise peut désigner à la fois un savoir tiré de l'expérience et une pratique de construction et/ou d'application d'un savoir en vue d'une transformation – l'expert n'étant généralement convoqué.
Plus concrétement, deux types d’expertises ont longtemps coexisté : l’expertise publique et parapublique, et l’expertise privée ou de marché. La première est à finalité sociale, étant financée par les deniers publics, et la seconde commerciale. Entre ces deux sphères d'expertise, un tiers-secteur a vu récemment le jour. Citoyenne, engagée, cette troisième sorte d’expertise a pris le relais d'une expertise publique perdant de vue l’intérêt général et le contre-pied d'une expertise privée envahissante. Ainsi s'agit-il pour une large part d'une contre-expertise, sinon d’un contre-discours.

aux origines d'une expertise citoyenne,
responsable et solidaire… française


Après la seconde guerre mondiale, le système de recherche qui se met en place en France est largement financé par les pouvoirs publics et bénéficie de grands programmes technologiques comme la bombe atomique. Si la science est présentée comme un instrument de la renaissance de la France et le Progrès érigé en véritable culte national, la recherche reste coupée du grand public. Coincée entre l’Etat (qui finance) et les lobbies économiques (qui sont censés répercuter la demande du consommateur), elle ne demande au grand public que sa confiance aveugle.[1]

C’est à la fin des années 60 que des mouvements comme celui de l’antipsychiatrie ou celui antinucléaire vont placer des questions techniques alors confinée au monde des « spécialistes » au cœur de mobilisations politiques et d’un véritable débat de société. Ces mobilisations sont encore le fait de chercheurs et d’intellectuels comme Jacques Ellul, Michel Foucault, Ivan Illitch ou Jürgen Habermas et se cristallisent pour la plupart autour des questions environnementales, alors que s’érode la confiance dans la recherche publique d’une société française de plus en plus éduquée. C’est ainsi que va voir le jour, au milieu des années 70, un tiers secteur militant et associatif entre les institutions publiques et les firmes privées. Certes ces mobilisations s’essouffleront dès la fin des années 70 et la loi de 1982 du récent gouvernement Mitterrand confortera la « république des savants[2] » Mais elles celles qui vont marquer la seconde moitié des années 80 et des années 90 seront le fait d’associations où les chercheurs académiques sont minoritaires.
Au début des années 80, la confusion va croissante entre les deux fonctions majeures de la recherche : moyen de connaissance (recherche cognitive ou fondamentale) et moyen d'action (recherche appliquée ou finalisée). Affirmant que cette confusion n’a pas lieu d’être puisque toute recherche doit avoir des finalités (sociales), une nouvelle contre-expertise apparaît qui confirme un engagement associatif et souvent aussi syndical sur les choix scientifiques et techniques. Face d'une part au déficit démocratique grandissant dans la recherche publique et de l'autre à la « technoscience » associée au productivisme, c’est-à-dire à la science dont la finalité est un objet brevetable et commercialisable, cette nouvelle contre-expertise va remporter une bataille décisive lors de la conférence de Rio en 1992. Craignant que les institutions internationales ne soient contaminées par l'écologie, des industriels et des scientifiques y lancent de manière préventive l’appel dit de Heidelberg qui réaffirme la toute-puissance du triptyque science / technique / industrie. Face à cette représentation de la transformation sociale portée par les entreprises et souvent aussi les administrations, les défenseurs de l’expertise citoyenne vont imposer une vision de la science soumise aux principes de finalité sociale, de responsabilité et de précaution – et par la même occasion contribuer à asseoir la légitimité de la question écologique dans le débat public.
C’est à ce moment que, dans le domaine du développement, des ONG vont commencer à disputer le monopole des institutions publiques de coopération en matière de discours sur le développement. L’Aitec et le Cedetim en sont deux exemples précurseurs, mais on aurait aussi bien pu parler des Conseils scientifiques d’ATTAC ou de certains observatoires associatifs.

de l’expertise comme « art militant » :
les exemples du Cedetim et de l’Aitec


Créé dans le milieu des années 60 par des militants proches du PSU (Parti socialiste unifié), le Cedetim (à l’origine Centre socialiste d’études et de documentation sur le tiers-monde, puis Centre d’études anti-impérialistes et aujourd’hui Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) fédère des coopérants et des militants de gauche dans la perspective de transformation des sociétés « sorties » de la colonisation – c’est-à-dire du développement. L’Aitec (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs), fondée en 1983, regroupe des militants, des fonctionnaires et des employés de la recherche publique souvent contraints à la réserve par leur cadre professionnel.
Au sein de ces organisations, l’expertise est conçue « comme un art militant1 » et s’oppose aussi bien à l’importance qu’ont pris les experts des institutions et des firmes internationales qu’à l’organisation marchande de la production et de la circulation des savoirs – ils opposeront dans la même perspective un technicisme économique et engagé au technicisme médical et proclamé neutre des ONG humanitaires.
Reconnaissant que pour bien agir il faut bien penser, que le savoir n’est pas neutre et qu’il serait dommageable de faire disparaître le débat politique sous l’expertise technique, ces associations sont à la recherche d'un nouveau contrat entre science et société. Elles vont en ce sens mêler le savoir technique au discours militant et l’expertise théorique à la pédagogie tout en renforçant leurs capacités de mobilisation et d’organisation (le Cedetim et l’Aitec joueront ainsi un grand rôle dans l’organisation du contre-sommet du G7 à Paris en 1989, le premier du genre en France). Ces laboratoires militants jouent ainsi à la fois le rôle de producteurs et de diffuseurs de discours, celui d’outilleur conceptuel des luttes symboliques et celui de conseiller d’orientation des mobilisations.
Regroupant des spécialistes de l’économie du développement, ces associations vont fournir leurs armes théoriques aux premiers critiques des dérives néolibérales de la mondialisation. Problème économique et politique complexe, la dette va devenir un des premiers thèmes de prédilection pour ces chercheurs. Plus largement, la mise en question des impasses du sous-développement à un niveau global va permettre des rapprochements inattendus, notamment entre les tiers-mondistes chrétiens et les anti-impérialistes « rouges », mais aussi entre syndicats ouvriers et paysans, associations de droits de l’homme, de défense de l’environnement, de développement et mêmes d’urgence, des partis politiques et des groupes religieux. Pour nombre de ces acteurs, le passage par le global a permis dans bien des cas de transcender les querelles nationales et locales, les segmentations par secteurs d’activité et les clivages historiques. Correspondant à l’apparition dans le champ des discours de la notion de mondialisation et des problèmes environnementaux, il va également leur ouvrir l’accès au grand public. Car bien que moins médiatisés dans un premier temps que les associations écologistes – qui vont alors bénéficier de la popularité naissante de l’écologie et de quelques affaires marquantes comme le Rainbow Warrior, Tchernobyl, le sang contaminé et l’amiante – les associations tiers-mondistes devenues altermondialistes vont se frayer, à la fin des années 90, un chemin dans l’univers médiatique.
C’est d’abord dans son aspect spectaculaire et irruptif que l’altermondialisme va être constitué en objet médiatique. Mais les barricades de Seattle, les manifestations anti-guerre ou encore les grands contre-sommets dont les Forums sociaux sont le paroxysme seront l’occasion de constituer en sujets de discours des thèmes jusque là confinés au monde du développement, comme la dette et les Institutions financières internationales, voire de faire émerger les problèmes du tiers-monde comme des sujets de société et plus seulement de commisération. Certains organismes – dont Attac est l’exemple type – vont profiter de cette oreille tendue et prendre le virage de la vulgarisation, de l’éducation populaire et de la sensibilisation de l’opinion publique. L’enjeu n’ayant jamais cessé d’être, au-delà de la construction d’un discours intelligent et intelligible sur les problèmes liés à la mondialisation dans sa phase néolibérale, sa diffusion et sa réappropriation par la « société civile » d’abord puis par la société tout-court.

pour aller plus loin

Il fait aujourd’hui peu de doute que l’action des mouvements sociaux repose pour une grande part sur le symbolique. Ainsi situons-nous ici l’altermondialisme comme une articulation entre l’action directe et l’expertise savante. Mais quel est le type de discours émerge de cette articulation ? Comment prend-il place dans la bataille symbolique qui l’oppose aux experts des institutions internationales (notamment les Institutions financières internationales et particulièrement la Banque mondiale) et des firmes internationales (qui prétendent traduire les aspirations des consommateurs et privatisent de plus en plus la recherche au moyen des brevets) ? Comment s’inscrit-il dans la bataille symbolique? Et comment s’opère cette articulation du politique et du technique ?

Notre objectif n’est pas ici de répondre à l’ensemble de question mais d’en dessiner une approche et d'en tirer quelques conclusions pratiques.
Il faut reconnaître, avant d’aller plus loin, un certain nombre de faits. D’abord que dans un groupe donné, pour parler comme Bourdieu, le discours dominant (celui du chef ou de l’institution dominante) constitue l’instance instauratrice de toutes les pratiques et des formes du penser, que celles-ci soient ou non en accord avec le discours dominant. Ensuite, que l'exercice d'un pouvoir apparaît comme légitime dès lors que dominants et dominés partagent un même ensemble de représentations. Il est ainsi vital, pour tout pouvoir désireux de perdurer, d'acquérir la plus grande légitimité possible en produisant ou en entretenant si elles existent déjà les représentations capables de justifier la domination établie et de la rendre psychologiquement acceptable, voire désirable – la théorie néo-kantienne qui confère au langage et plus généralement aux représentations une efficacité proprement symbolique de construction de la réalité demeure à notre sens parfaitement fondée. Enfin, qu’un contre-discours véritable doit pouvoir se saisir des armes de celui qu’il critique et le rivaliser en qualité.
Le discours actuellement dominant est le discours néolibéral et globalisant. Présenté comme neutre et naturel, il présente le visage de l’évidence et du bon sens. Mais s’il est porté par des acteurs aussi divers que des chefs d’Etat, des entrepreneurs (qui sont parfois les mêmes), des médias de masse et des individus comme vous et moi, sa production ne relève que d’une poignée de théoriciens répartis entre quelques institutions. Organismes de concentration, de production et de diffusion des savoirs, ces institutions sont avant tout des organes de connaissance et de reconnaissance, des pourvoyeurs de légitimité et finalement les dépositaires d’une vérité présentée comme unique et universelle. Dans le champ du développement, par exemple, la Banque mondiale a progressivement acquis le quasi-monopole de la pensée dominante – et ce d’autant qu’elle a largement contribué, depuis une cinquantaine d’année, à constituer ledit développement en objet de connaissance et de discours. Autoproclamée « Banque du savoir », elle met au point et au goût du jour des concepts et des théories ayant vocation à devenir des mots d’ordre – et la « gouvernance », qu’elle remet à la mode politique à la fin des années 80, en est un exemple caricatural.

Face à ces machines instituantes et aux processus globaux de domination cognitive, le discours altermondialiste doit être capable de produire un savoir et un discours à la fois théoriquement fondés, pratiquement réalistes et idéologiquement alternatifs. Il n’est encore malheureusement, de notre avis, qu’un contre-discours contestataire et protestataire. Entre deux, il s’inscrit d’une part dans la contestation de dogmes théoriques et de l’autre dans une mobilisation sociale encore hésitante. A la recherche d’une double légitimité – scientifique et populaire – la mouvance altermondialiste peine à mener de front une opposition politique et un contre-discours technique – au risque de n’en trouver aucune.
Les objectifs de l’expertise citoyenne apparaissent ainsi dans toute leur complexité : aider la mouvance à sortir de la négativité et à ne pas organiser sa propre défaite en mettant à jour ce que la situation actuelle porte d’espoirs, de conquêtes et de potentialités positives, à réinvestir le champ du savoir et notamment celui des mots sans restreindre le champ du savoir aux savants, à contribuer à construire collectivement des idées, des orientations et des propositions, à trouver un chemin entre la table-rase apocalyptique et le statu quo résigné, à se projeter dans l’avenir tout en investissant le présent ou encore à identifier et rendre disponibles les outils de lutte existants. Pour ce faire, l’expertise citoyenne doit d’abord se garder des pièges de la standardisation, de l'institutionnalisation et du devenir-entreprise tout en répondant aux défis de la durée et de l’efficacité, briser le monopole de la Raison et de la Vérité que se réservent ceux qui aimeraient nous faire croire qu’il n’y a pas d’alternative et enfin ne pas empêcher ou minorer l’invention pratique. En deux mots : nous garantir que cet « autre monde possible » soit toujours envisageable.

Notes:

[1] Pour une description plus détaillée de l’état de la recherche pendant les trente glorieuses, voir Neubauer Claudia (Ed), « L'expertise et la recherche associative et citoyenne en France, esquisse d’un état des lieux », Fondation Sciences citoyennes, 18 mars 2004

[2] Lire sur ce point Théry Jean-François, Barré Rémi, La loi sur la recherche de 1982. Origines, bilan et perspectives du modèle français, Paris, Inra Editions, 2001

[3] DREANO Bernard, « Le Cedetim ou la continuité d’un combat », in Politis, n°847, 14-20 avril 2005

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