Les forums sociaux, l'injonction du comment et le chercheur-militant

Nicolas Haeringer

 

Le processus des forums sociaux n'a que 5 ans. Pourtant de l'intérieur comme de l'extérieur, son enlisement et son institutionnalisation sont régulièrement critiqués. Enlisement en ce que ce processus n'est pour l'heure pas parvenu à formuler un projet politique à la fois clair et global, qui permette de répondre à la question 'comment atteindre cet autre monde' ; institutionnalisation en ce que le forum peinerait à innover. Ces critiques sont à double tranchant : elles sont légitimes mais exagérées, en partie sensées mais contradictoires.
La critique quant à l'absence de débouchés politiques est certainement la plus problématique des deux. Si l'on accepte d'écarter l'explication de l'absence de débouchés par le fait que les forums ne sont tout simplement pas parvenus à être des espaces où s'élabore du nouveau – projets, contacts, etc –, hypothèse que seule la mauvaise foi peut transformer en assertion acceptable, reste alors les deux possibilités suivantes. Soit les forums ne parviennent pas à rendre visibles ce dont ils sont porteurs autrement que par des récits, des images, des souvenirs ; soit l'on omet de s'interroger en profondeur sur ce que sont réellement les forums, et on attend d'eux ce qu'ils ne peuvent offrir.
Ces questions concernent bien sûr l'ensemble des participants à un forum. Parmi ceux-ci, elles interpellent particulièrement un acteur : celui – ou celle – qui se rend à un forum « en tant que chercheur », pour l'appréhender, donc, avec un regard critique, mais aussi « en tant que militant », en d'autres termes pour mettre ce regard critique au service de ceux qui investissent les forums.


Les forums et leurs débouchés politiques

On ne peut attendre que les débouchés politiques du forum soient formulés par le forum lui même, en tant que forum. La Charte des principes du Forum social mondial, qui s'applique en principe à tous les forums sociaux – quoiqu'elle ne soit jamais pleinement respectée – est très claire à ce sujet : un forum social n'a pas vocation à prendre position, à produire une déclaration (ou des déclarations) finale(s). L'article 6 de cette charte stipule ainsi que l'événement-forum n'a pas « un caractère délibératif en tant que Forum Social Mondial ». En conséquence de quoi, nul ne peut exprimer des positions qui prétendraient être celles de l'ensemble des participants à un forum donné.
Bien sûr, cette affirmation vise avant tout à prévenir toute tentative de transformation des instances de coordination des forums en espace de lutte pour des positions de pouvoir qui permettraient à celles et ceux qui les occupent de définir les orientations idéologiques des forums. Mais elle ne règle rien. Elle n'offre aucune réponse à la question qu'entraîne automatiquement l'affirmation qu'un autre monde est possible – celle du ''comment!?!'' –, pas plus qu'elle ne supprime les luttes mentionnées. Elle se contente de scander, sans trop l'argumenter, que les forums sont un objet politique d'un type nouveau.
L'Assemblée des mouvements sociaux, qui a traditionnellement lieu au dernier jour ou au lendemain de chaque forum, regroupe certaines des organisations présentes à un forum, et publie un appel et un agenda des mobilisations, n'est pas l'organe délibératif des forums, quoiqu'en disent certaines agences de presse. Elle permet néanmoins de donner à voir du politique, pour qu'il ne reste pas que le vécu et les souvenirs des participants, et ce qu'elle donne à voir n'est pas produit par des acteurs extérieurs mais directement par ceux-là mêmes qui sont concernés. Leurs appels peinent cependant à rendre compte de la richesse des forums, et ses déclarations ressemblent bien souvent aux déclarations issues d'autres rencontres, là où les forums prétendent introduire du neuf.

Selon les forums, cette assemblée a lieu dans le cadre du forum même – FSE 2004 par exemple, ou au lendemain. Cette plasticité souligne qu'il est difficile de définir quel est le dedans et le dehors des forums avec précision et de manière définitive. Certains acteurs participent à l'organisation des forums tout en s'en maintenant à l'extérieur. La distinction est plus complexe encore lorsque l'on se penche sur les « espaces autonomes », qui ne peuvent être réduits au off du forum. Le programme de certains de ces espaces peut ainsi être inclus au programme officiel du forum. À l'inverse, un espace autonome peut être organisé dans une logique de rupture et de confrontation avec le forum. C'était par exemple le cas de Mumbai Resistance, tenu en même temps que le FSM 2004, de l'autre côté de l'avenue qui menait au site du FSM, et qui regroupait des mouvements et organisations qui estimaient que le forum était un avatar du capitalisme et du néolibéralisme.
Ceux qui attendent des forums qu'ils formulent des propositions clairement identifiables et précises soulignent souvent le caractère contradictoire des forums. De fait, leurs registres d'actions sont multiples, et empruntent autant au colloque qu'à l'action directe, à la fête qu'au meeting politique, à la manifestation de rue qu'à l'échange d'expériences. Ainsi en est-il du nombre de participants. Il est indispensable à la réussite symbolique d'un forum – ne serait-ce que via sa marche d'ouverture. Le nombre de participant est pourtant considéré par certains comme un obstacle à la formulation de propositions d'alternatives qui nécessiterait, elle, un nombre restreint de participants avertis. Il n'en demeure pas moins que nombre et propositions sont profondément complémentaires.
Le nombre est irréductible à la seule foule, et les manifestations ne relèvent pas du seul folklore. Nombre et manifestation sont des facteurs de légitimation symboliques centraux des forums, et donc des propositions qui en sont issues. Il ne saurait donc s'agir de choisir entre nombre de participants et élaboration de propositions – même si, pour diverses raisons, notamment logistiques et écologiques, il serait préférable de ne pas chercher à accroître continuellement le nombre de délégués. Les logiques et les ressorts de la contestation ne sont certes pas les mêmes que ceux de la proposition. Mais cette différence n'est pas insurmontable – sauf à considérer que les propositions ne peuvent émaner que de think tank d'experts –, au contraire : les lieux de la contestation peuvent aussi être des espaces de proposition, les cénacles où s'élaborent des propositions peuvent s'ouvrir et devenir des espaces de contestation. Qui plus est, la contestation n'est jamais un simple soubresaut sans lendemain. Elle est peut-être même l'horizon indépassable de celles et ceux qui luttent pour un autre monde. Illich explique ainsi que la redéfinition de « la capacité de chacun de façonner l'image de son propre avenir » n'est « opérationnelle que par l'application de critères négatifs ».
Le problème est donc ailleurs, dans les mécanismes qui permettent de visualiser ce qui s'échange lors d'un forum.

Les forums et leurs rôles

Il faut alors souligner que ce qui s'échange lors d'un forum n'est pas que de la connaissance, et, pour être plus précis, de la connaissance intellectualisée. L'objectif premier des forums n'est pas tant la production (notamment de propositions) que la socialisation, la mobilisation et la démonstration. Les forums sont des espaces ouverts – à quelques restrictions non négligeables près, explicitées dans la Charte des principes du Fsm –, qui visent à « encourager, par la mise en place d’un dispositif adapté, la formation de liens d’interdépendances et de produire une forme de civilité commune »: c'est la vocation socialisatrice des forums. La vocation mobilisatrice est, elle, liée à ce que les forums sont « un espace de convergence des mobilisations et de génération de nouvelles luttes ». Ces deux premiers objectifs, résultent « d’un compromis entre les tendances ''stratégiques'' du mouvement », les unes insistant sur les mots d'ordre unitaires, les appels à mobilisation, et qui sont les principaux animateurs de l'Assemblée des mouvements sociaux, les autres insistant sur la place faite aux contradictions, à la diversité, etc.
L'opposition entre ces deux tendances a été théorisée par Chico Whitaker, dans un message envoyé au Conseil International du Fsm, comme résultant de l'opposition entre un « forum-mouvement » et un « forum-espace ». Cette distinction n'est pas complètement opératoire, ne serait-ce que parce qu'elle considère que ces tendances seraient clairement délimitée et imperméables l'une à l'autre. En outre, elle fige trop les différentes dynamiques et ne constitue pas un cadre d'analyse des forums qui permette de penser réellement leur nouveauté et de répondre à la question de la formulation des débouchés politiques. Elle fait néanmoins référence, et structure souvent les débats du Conseil International, chacun étant implicitement sommé de se justifier et de se positionner – ou chacun étant positionné par d'autres – par rapport à elle.
À ces deux objectifs s'ajoute celui de la vocation démonstratrice des forums. On peut en distinguer deux facettes : montrer, dans la manière même dont se fait le forum, que des alternatives existent, et tenter de former, ou transformer, les opinions publiques, et, par là même, de (re)structurer les espaces publics existants.

La vocation démonstratrice des forums

Le premier aspect de la vocation démonstratrice des forums est sous-tendue par l'idée suivante : en plus d'être des espaces ouverts et des espaces de convergences, les forums sociaux sont des espaces d'expérimentations. Dans cette perspective, construire le processus-forum importe autant que ce qui s'y échange. On pourrait même dire que l'un des principaux débouchés des forums, c'est le forum lui-même, en ce qu'il est une tentative consciente d'auto-institution d'une nouvelle culture politique. Cette dimension est venue s'ajouter aux deux premières sous l'impulsion de groupes qui ont investit les instances d'organisations des forums relativement récemment, et qui se sont souvent créés pour participer à l'organisation des forums.
Ces groupes sont nés dans le but de fédérer des volontés et des énergies de militant-e-s ou sympathisant-e-s altermondialistes souvent peu rompu-e-s aux organisations militantes mais désireux/ses d'être mis-es au service des forums, et qui ont peu à peu construit un discours politiques sur les forums et leur organisation à partir de leur propre expérience. C'est ainsi le cas du réseau de traducteurs et d'interprètes Babels, créé entre le Forum Social Européen de Florence (2002) et celui de Bobigny, Ivry, Paris et Saint Denis (2003). Il peut aussi s'agir de groupes dont le but est, dès l'origine, de changer explicitement le mode de participation aux forums, en faisant des participants des acteurs à part entière de la construction des forums, et non de simples « consommateurs ». Ce sont des groupes dont les militants sont investis, au sein de ces mêmes groupes, dans des projets préalables aux forums et indépendants d'eux, tel le ''projet'' Nomad, ou encore les groupes de promoteurs de l'économie solidaire. L'action conjointe de ces groupes tend par ailleurs à renforcer les forums comme processus, et non comme seule succession d'évéments.

Depuis Mumbai l'architecture du site est prise en compte dans la préparation du forum, et, en 2005, le « territoire social mondial », lieu où se tenait le forum, entendait systématiser ces pratiques de démonstrations en les incluant directement au processus d'organisation du forum. Cette tentative est un demi-échec. Demi en ce que le retour en arrière semble difficile, et que les expérimentations seront poursuivies. Les lieux du forum, le territoire social mondial, a enchanté les participants, même si tout ne répondait pas aux critères de l'économie solidaire ou à certains critères écologiques simples. Échec en ce que les participants-acteurs n'ont pas tous pu trouver leur place au sein du processus d'organisation et n'ont pu mener à bien leurs projets.
D'une manière générale, les expérimentations ne se font pas sans prise de risque, donc sans résistance, pas plus qu'elles ne se font sans difficulté, sans tension. Elles se font trop lentement aux yeux de ceux qui les portent, parfois trop vite aux yeux de ceux qui doivent se les approprier. Elles n'en demeurent pas moins réelles. On ne peut cependant que souligner que les forums ne sont pas monolithiques. De fait, en raison de leur haute sensibilité à la critique, et de la complexité des configurations organisationnelles, différentes d'un forum à l'autre, les forums sont formellent extrêmement plastiques. Les modes de gouvernance d'un forum varient d'une fois sur l'autre. Le modèle de l'assemblée ouverte, typique du Forum social européen, ou encore du Forum Social Méditerrannéen différe profondément du mode d'organisation du Forum Social Mondial, qui repose principalement sur la cooptation – quoique les modes d'organisation du FSM soient actuellement en changement. Et à l'intérieur d'un même modèle, les différences sont fortes : le comité organisateur du Forum Social Européen de Londres (2004) était structuré de manière complètement différente du comité organisateur du FSE 2003.

Au vu de sa nature, il n'est donc pas sûr que l'espace-forum soit un lieu où s'élabore un projet politique à la fois alternatif et global. Des débouchés politiques existent néanmoins. Pour les rendre visibles, il est indispensable que des groupes se dédient à la mise en place de systèmes facilitant la visualisation, la valorisation et la mise en lien des propositions issues des forums. D'une manière plus générale, on peut avancer que la valorisation des contenus des forums relève plus d'une vision en termes de processus qu'en termes d'événement. Il ne faut néanmoins pas attendre une formulation unifiée, claire et unique, pour au moins deux raisons. D'une part, tous les acteurs qui investissent les forums sociaux ne cherchent pas à rompre complètement et définitivement avec le (dés)ordre établi. Certains d'entre eux cherchent à composer avec le système existant. Il ne s'agit alors pas tant pour eux de proposer un système alternatif que de faire quelques propositions précises et concrètes. Que ce soit sur la question de la dette, des paradis fiscaux, des services publics, etc., les propositions sont nombreuses et plus développées qu'un simple demande d'annulation (de la dette), de suppression (des paradis fiscaux) ou de moratoire sur les privatisations (des services publics).
D'autre part, la diversité des points de vue est l'un des éléments centraux de ce qui fait qu'un forum est un forum, autrement dit une combinaison de différents registres d'action, de tendances et de représentations individuelles et collectives divergentes voire contradictoires.

Les forums face aux espaces publics existants

Ici se pose la question du rapport entre les forums d'un côté, les opinions et les espaces publics de l'autre. Ceux qui attendent des forums qu'ils formulent des propositions ajoutent implicitement que ces propositions doivent être crédibles pour pouvoir être entendues. Par ''crédibles'', il faut entendre : qui correspondent aux critères de la crédibilité définis par les médias et les partis de gouvernement. Mais, dans leur vocation démonstratrice, les forums cherchent à inverser les rapports de force, et à ouvrir de nouvelles perspectives.
En s'abstrayant de la logique de la confrontation directe, qui est celle des contre-sommets, par le déplacement géographique de plusieurs milliers de kilomètres, le FSM a voulu contraindre les ''faiseurs d'opinion'' à choisir – un lieu où aller, Davos ou Porto Alegre, mais au-delà, un agenda, un camp – : les forums n'ont pas seulement repris l'initiative sur le terrain symbolique, il l'ont également reprise sur celui des thématiques, des contenus. Ils cherchent à être une caisse de résonance, qui donne à voir des alternatives et oblige les acteurs de la sphère publique officielle à prendre position, en changeant les termes du débat public. On retrouve cette idée dans les écrits de Michel de Certeau : « l'événement est indissociable des options auxquelles il a donné lieu ; il est cette place constituée par des choix souvent surprenants qui ont modifiés les répartitions coutumières, les groupes, les parties et les communautés selon un clivage inattendu », « l'action exemplaire (...) crée des possibilités relatives aux impossibilités admises jusque-là et non élucidées ».

On peut alors poser la question suivante – qui ne concerne néanmoins que ceux des acteurs qui sont prêts à composer, même partiellement avec le système en place – : un acteur qui s'oppose à un certain ordre des choses et qui entend transformer cet ordre sera-t-il celui qui prendra véritablement en charge cette transformation ? Rien n'est moins sûr. Daniel Cohen soulignait à propose de mai 68, dans un article du Monde, écrit en réponse à un échange entre Pascal Lamy et Bernard Cassen, que, « sous les pavés ce ne fut pas la plage, mais les accords de Grenelle et la réforme des universités. C'est la loi du genre : il n'est pas aberrant que ce soit aux gouvernements eux-mêmes d'offrir à ceux qui les contestent un débouché politique ». On tombe alors dans le paradoxe que décrivent Boltanski et Chiapello. La réussite d'un mouvement de contestation est aussi son échec : le système en place s'approprie des éléments non-négligeables de la critique au quel il devait faire face. Ce faisant, il introduit certains des changements souhaités, mais il se maintient.
Sur la crédibilité, encore une remarque : on peut remettre en cause ces critères de la crédibilité, et leur opposer une autre rationalité. L'absurdité de certaines politiques, menées depuis des années et défendues par nombre d'acteurs importants de l'espace public plaide pour une telle démarche. C'est ce que font les forums, en participant au déplacement des termes du débats publics. Plus encore, on peut remettre en cause la notion même de crédibilité. De quel droit définirait-on ce qui est crédible et ce qui ne l'est pas en matière de politique ? Pourquoi y aurait-il de mauvaises raisons (par exemple, de voter non à un référundum sur un traité constitutionnel européen) et une bonne raison (par exemple, de voter oui à un référundum sur un traité constitutionnel européen) en politique ? Les forums n'ont-ils justement pas, en tant qu'espaces ouverts, mais aussi comme lieux d'éducation populaire, vocation à remettre en cause cette prégnance de la crédibilité dans le débat public ?

Et le chercheur-militant/la chercheuse-militante dans tout ça ?

Partant de là, le rôle du chercheur-militant peut s'appréhender de la manière suivante. Ne souhaitant pas endosser la position de méta-observateur extérieur à l'événement, puisqu'il y participe activement, et dans des registres a priori incompatibles avec une recherche universitaire, tel que le registre émotionnel, affectif ou militant, le chercheur-militant est pris dans le forum, comme les autres participants. Il est confronté aux mêmes défis que les autres et ne peut prétendre monopoliser la formulation des débouchés politiques, quand bien même il serait chercheur en sciences politiques. La mise en évidence de grands points de consensus ne rendra en effet jamais compte de la richesse d'un forum. Elle les réduira au contraire à ce qui est commun, là où ce qui compte dans les forums est au moins autant ce qui est du domaine du propre, du particulier du dissensus (et, pour partie peut-être, du non-crédible). En tant que militant, il ne pourra tolérer que ses travaux de recherche aillent à l'encontre du projet des forums – ce qui serait le cas s'il cherchait à donner à voir de l'unique, qui s'oppose au projet des forums de valorisation de la diversité des points de vue.

Il ne s'agit alors plus de tirer des leçons, de définir des tendances. C'est ce que dit Castoriadis à propos de Mai 1968 : « Dans une phase de ce type, la véritable création historique est en train de se faire et il faut comprendre que ce que l'on a à apprendre du mouvement en cours est probablement beaucoup plus important que ce qu'on pourrait lui enseigner, à supposer qu'on puisse lui enseigner quelque chose. Par conséquent, ceux qui, auparavant, essayaient de parler ou d'agir en étant très minoritaires – « l'avant garde » – ne peuvent plus se considérer que comme une des composantes de ce tout en mouvement ». Le rôle du chercheur serait alors peut-être de contribuer à pérenniser ce qui se passe lors d'un forum – dans le sens de ce qui s'y déroule, mais aussi de ce qui s'y transmet. Ce qui se passe lors d'un forum est par essence éphémère : il s'agit d'un vécu, d'un espace public quasi entièrement construit autour de l'oral et du visuel. L'émergence du nouveau, au cours des forums et dans les forums compris comme une forme sociale et innovation politique, la parole prise en mots et en actes, appelle notamment une prise de distance, une mise en mots, voire une mise en système, pour durer et pouvoir être transmise à d'autres .
C'est peut-être ici que se trouve l'apport majeur du militant au chercheur, et du chercheur au militant, même, voire surtout, lorsqu'il ne s'agit que d'une et même personne : le militant veillera à ce que les travaux du chercheur restent à l'image des forums, c'est à dire inclusifs, là où le chercheur veillera à ce que le savoir produit par le militant ne soit pas purement identitaire. Le rôle du chercheur-militant pourrait alors être de contribuer à faire en sorte que ce qui s'est dit et vécu positivement puisse s'énoncer positivement pour que la brèche ouverte ne reste pas un accident.

Reste une question : si le chercheur-militant n'entend pas être un militant-triste, et qu'il entend rendre compte, dans son regard distancié et critique de l'ensemble de ce qui se joue lors d'un forum, il doit penser à s'abstraire de la logique formelle du compte-rendu universitaire (de laquelle ce texte-triste ne s'échappe pas une seule seconde) inapte à rendre compte du vécu, de la vitalité, du bazar qu'est un forum. Il veillera alors à introduire quelques éléments de bazar dans ses travaux. Comme vous le voyez, il y a du boulot. Échanges d'expériences en la matière bienvenus !

 

Nicolas(at)mapeadores.net