Les maisons de la recherche me donnent la chair de poule

Alexandra Haché

Cet article désire se faire l'avocat du diable et présenter quelques éléments de réflexion afin de lancer un débat avec les acteurs de la recherche académique contemporaine; à travers ces quelques mots nous ne visons pas à condamner des personnes isolées, sans pouvoir, sans poste clef. Nous désirons plutôt remettre en question un système, des manières de faires, des croyances ancrées, autrement dit l'ensemble des dynamiques pour que continue à se reproduire le monde de la recherche académique comme un champ caractérisé par son incapacité quasi-totale à se faire valoir pour ce quoi il a été pensé, ou ce pourquoi je me représentais qu'il avait été pensé.

Aujourd'hui, si tant est que cela ait été possible à une autre époque, l'université est incapable de renforcer, protéger et stimuler les conflits sociaux; elle est incapable de se montrer autonome et préoccupée de l'espace public et des communs; elle est illégitime comme actrice de la transformation sociale; elle est inadéquate pour un appui à la formation de pensées et de praxis autonomes chez les individus la fréquentant.

L'université actuelle se définit comme un système fonctionnant sur la perpétuation des relations de pouvoir et de hiérarchie, sur le cloisonnement académique des laboratoires de recherche, ainsi que sur une autosatisfaction exempte d'autocritique, qui semble être un état d'esprit généralisée aux postes de pouvoir. Ces éléments font que la plupart des universités et laboratoires de recherche deviennent des lieux à éviter absolument pour toute personne désireuse de construire et participer au développement de recherches et de réflexions autonomes capables de se mettre au service du bien commun, de l'espace public et de la transformation sociale en général.

Nous voulons de nouveau souligner notre reconnaissance pour le travail incroyable de nombreux chercheurs, chercheuses, stagiaires et professeurs présents dans ces universités et laboratoires de recherche. De fait, nous préférerons que ce soient ces personnes qui occupent ces postes, et par conséquent, nous n'appelons pas de nos voeux à que toutes les personnes soucieuses de leur éthique personnelle et scientifique désertent le monde de la recherche académique; l'idéal type de l'université mérite que l'on cherche à résister dans la gueule du loup, et dans ce cas ci la résistance signifie de rester sur place, de ne pas partir tout en continuant à ne pas se taire. Toutefois, il faut bien noter que le plus souvent ces personnes qui restent deviennent les « marginaux » de la fac, bloqués aux mêmes postes et missions depuis des siècles, avec une impossibilité latente d' « ascension », ou tout au moins de stabilisation professionnelle. Ainsi, dans l'université publique et dans le monde de la recherche, tout comme ailleurs, les postes précaires et les contrats précaires, sont aussi des outils précieux pour la pacification des moeurs et la possibilité d'entretenir des dynamiques de docilité et de frustration.

Lorsque c'est le pouvoir qui se charge de cérémonialiser l'ensemble des échanges entre acteurs du monde de la recherche, il est grand temps de réfléchir aux multiples manières à travers desquelles nous jouons le jeu de ce pouvoir. En effet les échanges, relations et décisions échappant aux jeux du pouvoir, ne constitue qu'une infime partie du monde de la recherche contemporain; il s'agit de poussières d'étoiles, les restes d'imaginaires passés où la paradigme scientifique voulait que la science et les connaissances évoluassent en fonction de l'entretien et de la stimulation de dynamiques d'échanges et de coopération entre les chercheur(se)s fussent-ils séparés par des océans (et celà sans compter encore sur Internet!);
Bizarre, comme tout ce qui semble solide devient évanescent! Je relis les textes concernant l'archéologie d'internet, et je croise, souvent, des références concernant l'importance des modèles d'échanges entre scientifiques et chercheurs, dans le développement des infrastructures d'échanges (électroniques) en réseaux, ou encore dans le développement des réseaux de coopération pour le développement de logiciels libres!!!

Bizarre, bizarre, direz-vous: doublement bizarre !

D'une part, car les communautés de chercheurs et de scientifiques académiques bien que s'étant montrés pionniers dans certaines pratiques coopératives, semblent s'être montrés incapables d'en opérer une appropriation collective afin de renforcer leurs propres besoins et désirs d'autonomie et d'éthique scientifique, et afin de renforcer l'autonomie de l'université comme bien et service public.
D'autre part, car si aujourd'hui, la recherche va en se faisant, elle ne repose pas que sur ses propres mérites, elle est de plus en plus souvent située dans des modalités de partage et de coopération qui sont cadrés/décidées par des acteurs privés tiers.
Ces situations tendent à privilégier la production et l'échange de connaissances afin de brevétabiliser les idée, produits, services découlant de ces échanges, ceci au nom d'une entreprise privée ou d'une institution publique, qui en échange de cette propriété privée, générée sur du public et du commun, renouvellera gracieusement le parc informatique du laboratoire tout les 2 ans ou permettra d'engager des personnes sous contrat temporaire précaire.
Mais tout ceci ne se produit pas de façon harmonieuse dans tout les champs et filiaires de recherche, ceci s'applique principalement aux « bienheureuses » universités et laboratoires explorant les sciences dites dures, celles qui sont invitées à s'engager au service de la dynamique de convergence technoscientifique ingénieurale etc etc. Le célèbre et délicat processus du petit BANG, où comment faire fusionner des disciplines porteuses en matière d'achat/vente : les bits, les atomes, les neurones et les gènes marchant vers un avenir radieux au service du marché pharmaceutique et des industries de la vie ...

Du côté des sciences humaines, la débâcle se fait sentir dans les laboratoires de recherche, où la méfiance et l'auto-complaisance des personnes aux postes de pouvoir nous fait transpirer d'angoisse. La sociologie n'est pas finalement un sport de combat, la philosophie et la phénoménologie n'ont pas encore trouvé de traduction chiffré, l'histoire et les beaux arts ne sont plus bonnes qu'à s'entraîner pour les concours à la télé, la géographie ne se radicalise plus trop car à l'heure des études sur la société de l'information il faut bien continuer à produire du copyright et à ignorer les dynamiques copyleft.

Pour aviver un petit plus la plaie, parlons du champ de recherche concernant les « mouvements sociaux ». Alors que nous sommes nombreux (à l'échelle européenne) à les "étudier", et que certains d'entre nous, voudrions même rendre nos recherches, publiques et utiles pour les acteurs et collectifs qui s'y sont engagés, nous nous méprenons en acceptant de continuer à publier dans des revues « scientifiques » sous copyright.
Les éléments méthodologiques expliquant comment se sont produites les informations factuelles restent secrets, et nous déversons une conclusion en prenant soin d'en dire le moins possible sur les ingrédients de la recette; nous nous référons aux éditeurs, aux laboratoires de recherche, à l'université, à nos parents, pour justifier que nous continuions à produire de la recherche dans des cadres extrêmement restrictifs quant à notre liberté de diffusion ou de partage des outils, méthodologiques ou empiriques. Attention, tout ceci ne signifie pas non plus, que toutes les informations doivent être mises en circulation de manière irréfléchie, toutefois de la même manière, que l'anonymat doit être respecté et stimulé quand le besoin s'en fait sentir, le retour ou contre-transfert envers les « sujets » de nos recherches doit être systématiquement pris en compte. Si cela n'est pas fait vous pouvez nous appeler des voleurs. [renvoi sur texte concernant traitement de l'activisme dans le monde académique]

Nous devons, si tant est que nous voulons faire de la recherche activiste, pouvoir faire participer activement les acteurs-sujets de nos recherches, et nous devons aussi pouvoir être autonomes et capables d'argumenter les décisions présidant nos logiques de coopération et de collaboration. Ceci devrait s'appliquer en un premier temps par rapport à l'analyse des entreprises et acteurs privés finançant nos recherches, voulons nous vraiment travailler sur un vaccin financé par une multinationale qui fait pression contre les médicaments génériques anti-viraux en Afrique?? Arrêtons donc de blaguer, l'entreprise, le financeur et le commanditaire, sont bels et bien le message!!

Ceci ne sont que quelques idées désordonnées, j'aimerai recevoir des renvois de la part de ceux et celles qui ne sont pas du tout d'accord avec moi, et aussi de ceux et celles qui pourraient compléter cet écrit avec leurs propres idées et expériences. J'aimerai voir un vrai débat, sans peur, ni pudeur, éclore au sein du monde de la recherche, et du monde universitaire en général; non seulement, je pourrai me surprendre ainsi à rire à nouveau sur un campus universitaire (qui, à mes yeux, ressemblent de plus en plus à des halls d'aéroport) mais je pourrai aussi ainsi réaffirmer mon intuition qu'une « révolution paradigmatique » peut avoir lieu au sein d'un des autels sacrés de nos sociétés de contrôle contemporaines.

Je conclus avec trois présupposées que je voudrai bien débattre avec vous toutes (nb: la prochaine fois il est possible que je parle des femmes au sein du monde machiste de la recherche, Ja! ;-)

--> Tu formuleras ta recherche et ta réflexion depuis un contexte neutre nommé objectivité scientifique et tu te cantonneras à de l'observation sans t'impliquer de manière active dans ton « objet » d'étude
--> Tu feras de la recherche depuis des institutions censés servir l'espace public et le commun mais tu ne publieras et n'échangeras que sous des préceptes compétitifs et sous licence copyright
--> Tu rechercheras ta légitimité professionnelle et scientique auprès de tes pairs con-décorés et diplômés, oubliant tes responsabilités éthiques et scientifiques envers tes "objets" d'études

Actuellement je travaille à une thèse sur les liens entre le mouvement altermondialiste et les technologies de l'Information et la communication, je participe aussi au projet "Euromovements: European Guide for Social transformation" et je suis membre du collectif RedActiva.

alexhache3(at)moviments.net